Femmes des quartiers populaires français: le confinement, une situation de survie

Les règles sanitaires contre le Covid19 ne tiennent pas compte de la réalité des quartiers populaires. Les femmes confinées dans les cités populaires ne font pas de skypéro (apéro par Skype), ne font pas de fitness dans leur salon, ne chantent pas sur leur balcon. Le confinement dans ces quartiers que les médias parisiens qualifient de « difficiles » ou de sensibles est d’abord une affaire de survie. Et il ne s’agit pas de la menace du coronavirus.

Les populations pauvres ont autant peur d’une contamination que les autres Français et elles font tout pour se protéger elles aussi avec les moyens du bord. Et en première ligne les femmes seules qui gèrent ce moment difficile avec tous les handicaps de la précarité.

La distanciation sociale est compliquée à mettre en place dans des territoires où les gens cohabitent dans des petits logements, des foyers et des bidonvilles. On sait que la mortalité est plus élevée dans ces parties du territoire national. Dans le département de la Seine Saint-Denis,1,6 million d’habitants, le taux de mortalité est monté en une semaine à 63% fin mars et de 32% à Paris selon l’INSEE. Journalistes et politiques s’émeuvent de l’inconscience, du manque de civisme de ces populations en montrant les queues devant les magasins d’alimentation, les jeunes dans les rues et des usagers agglutinés dans le métro ou les tramways. Sauf que dans les quartiers on est rarement en télétravail.

Caissière. Site Clémentine Autain

 

Si on ne travaille pas, on ne mange pas

L’équation est assez simple si on ne travaille pas on ne mange pas. Les caissières de supermarchés, les auxiliaires et aides soignantes, les femmes de ménage, les agents de sécurité, les éboueurs et nombre de professions qui contribuent au confort des confinés viennent des quartiers. La réduction des transports n’a pas tenu compte de ces salariés qui se rendent tous les jours à leur travail. Dans les quartiers avoir un contrat de travail est une chance. Le confinement a coupé les vivres de tant d’autres qui eux sont dans l’informel. Les femmes employées chez les particuliers et dans les commerces de proximité sont durement impactées. Les mères doivent relever l’un des défis les plus difficiles de leur vie parce que cette fois c’est une question de vie ou de mort.

Comment assurer des repas quotidiens, garder leurs ados à la maison et supporter les exigences du conjoint, quand il y en un, tout en restant entre quatre murs? Nombre de mesures édictées par le gouvernement ne tient pas compte de la sociologie des quartiers.

 

La difficile continuité pédagogique

D’abord la fameuse continuité pédagogique qui s’appuie sur des cours dispensés sur Internet et sur une chaine de télévision. On fait semblant d’ignorer la fracture numérique considérable qui handicape les populations pauvres souvent immigrée ou d’origine immigrée. En 2019, 6,8 millions de Français n’avaient pas accès à Internet. L’incapacité d’acheter des ordinateurs à ses enfants conjuguée à l’illétrisme et une mauvaise maitrise de la langue française font qu’écoliers et collégiens ne peuvent pas compter sur leurs parents pour maintenir le lien avec l’école. Déjà en temps normal le décrochage scolaire est une plaie des quartiers populaires.

Illustration Sandrine Martin-Quartier Pleyel à Saint-Denis

 

Nardjess, 42 ans en sait quelque chose. Son aîné au collège à Gennevilliers est sous le coup d’une mesure éducative depuis un an pour le repêcher. Absentéisme, mauvais résultats et problèmes de discipline lui ont valu un suivi par un éducateur. Nardjess est divorcée et travaillait comme femme de chambre pour élever ses quatre enfants. Au chômage depuis six mois elle complétait ses revenus avec des remplacements dans le nettoyage. Le confinement a tout compromis, l’éducateur ne vient plus et elle ne reçoit plus d’offre d’emploi. La pension alimentaire est arrivée amputée de moitié pour cause de chômage. Elle n’a pas réussi à faire une seule heure de travail depuis le début de la crise.

Son fils passe des journées sur son ordinateur, le seul de la maison, sur des jeux ou les réseaux sociaux.Il refuse de lâcher son écran à ses soeurs pour leurs propres devoirs. «Il me fait du chantage si je lui enlève l’ordi il va dehors parce qu’il me dit qu’il est le seul à rester tout ce temps à la maison ».Les jeunes du quartier trainent aux abords de l’immeuble, improvisent des matchs de foot dans la cour intérieure et s’occupent comme ils peuvent.Le Club jeunes de la ville est fermé comme toutes les salles de sport et les parcs. Le fils de Nardjess a la chance de vivre dans un grand appartement de quatre pièces que le père avait équipé de tout le confort. Ce n’est pas le cas de tout le monde ici.

Certains jeunes partagent un petit logement avec l’oncle ou le cousin venu du pays pour tenter sa chance en France ou avec les grands parents.L’ex mari de Nardjess remarié habite dans un autre département et se contente de prendre les filles au MacDonald le week-end et, l’été, d’emmener son fils en vacances avec lui en Algérie «mais cette année je n’ose même pas imaginer le mois d’août avec tout le monde ici dans la cité ».Nardjess est illettrée et ne peut donc aider qui que ce soit pour les cours.J’ai entendu dire que des maîtresses appellent leur élèves c’est vrai? En tout cas les miens personne ne les a appelés ».

Asnières-Gennevilliers. Photo Skyrock blog.

 

Petits boulots à l'arrêt

Houda n’a pas le problème de la scolarité de ses filles parce qu’elles sont petites et sont en crèche et en maternelle. Elle vit dans un studio joliment décoré en attendant que sa demande logement soit acceptée. Ses filles font de la danse et de la musique en activités extra-scolaires. Depuis le confinement elle les occupe avec des coloriages et des films pour enfants. Avec son niveau bac obtenu au Maroc elle a suivi une formation de cuisine en France mais elle n’a pas pu exercer son métier parce que les horaires sont incompatibles avec la garde des enfants. Alors elle est coiffeuse à domicile sa profession dans son pays d’origine.

Le confinement a tari sa principale source de revenus. Houda travaille au noir et ne peut donc prétendre aux indemnités chômage.Elle ne vit plus qu’avec le RSA et les autres prestations sociales. «Si je me contentais de ça avec les charges, la voiture, les enfants et j’en passe, je vivrais comme une misérable. Avec la coiffure je double mes ressources et là rien». Pourtant par solidarité elle a été faire la teinture de sa voisine de palier. Elle rit au téléphone en précisant «La pauvre elle vit chez ses vieux parents mais elle ne peut mettre pas un pied dehors, elle est sans papiers et son mari un Egyptien n’en n’a pas non plus. Il est confiné avec des copains à Argenteuil. Elle fait des ménages d’habitude et lui a une petite affaire de peinture.Toute la famille est en train de plonger dans la misère». Avec ou sans papiers de toutes façons c’est pas le moment, la situation est déjà très tendue avec la police.

Houda habite Asnieres-sur-Seine à un jet de pierre où une école aurait été incendiée. Dans les faits des jeunes sont sortis chahuté le quartier et ont effectivement allumé un feu devant une école à Gennevilliers mais le maire a rapidement démenti l’incendie de l’établissement.

Illustration Sandrine Martin

Les jeunes de plusieurs quartiers en Ile de France ont réagi à l’incident entre un des leurs et la police dans les Hauts de Seine.Il n’en fallait pas plus pour parler d’embrasement, de quartiers à feu et à sang comme d’habitude. Certains médias ont même osé parler de révoltes de la faim, et autres titres racoleurs.

Toute cette agitation n’intéresse pas beaucoup Zohra, elle a en vu d’autres en quarante années de vie dans son HLM à Bobigny.Elle aime bien rappeler que cela en fait presque autant qu’elle est française.Elle a eu 6 enfants tous nés Français et bien établis.Sauf un, le dernier, celui en prison pour trafic de stupéfiants. Avec sa petite retraite elle lui prépare de gros colis à chaque visite en prison. Depuis le début du confinement elle ne l’a pas vu : «on se parle presque tous les jours au téléphone et il pleure parce qu’il ne mange presque plus rien. Il me dit que tout est devenu très cher en prison, les cigarettes, la nourriture, le shampoing. Je lui dis de s’en remettre à Dieu et de prier. C’est un bon garçon mon fils ».

Bobigny - Skyrock blog.

 

Des courses devenues hors de prix

Assa aussi vit a Bobigny avec ses quatre filles.Elle est malienne et vient de Paris ou elle partageait un logement avec la première épouse du père de ses enfants. Assa, qui était mariée religieusement, a dû se battre pour retirer les prestations sociales à son concubin. Elle a été soutenue par plusieurs associations d’aide aux femmes victimes de violences avant d’atterrir dans le 93. Hébergée d’abord par une amie qui l’a renvoyée par peur du concubin, avant d’être installée dans un hôtel pour enfin bénéficier d’un vrai logement, la galère elle connait bien.

Elle est actuellement au chômage partiel. Elle est en CDI (contrat à durée indéterminée) dans une société de nettoyage mais elle ne s’en sort plus parce qu’elle ne peut plus faire les courses comme elle le souhaite. Marché de Barbès à Paris, commerces africains à Château Rouge, Saint-Denis, Quatre Routes d’Asnières, Argenteuil, Assa est une pro des marchés à bas prix : «Là je suis obligée d’aller dans les supermarchés. Trop trop chers avec quatre grandes filles et tous les repas à la maison je n’ai même pas pu envoyer de l’argent à ma mère au pays comme d’habitude. Ils nous donnent une heure pour faire des courses? C’est pas sérieux.» Sans les repas à la cantine scolaire et la hausse des prix, la facture alimentaire explose pour toutes les familles dont les revenus couvrent à peine en temps normal le loyer et les charges fixes.

"Chibani", fresque à Malakoff représentant Mohand Dendoune, réalisée par Vince. Vu dans « Le passeur de Cassettes », article de Fatima Ouassak (Blog Mediapart)

 

A cette aggravation de la pauvreté s’ajoute l’isolement des vieux migrants, femmes et hommes, qui ne tiennent que par l’entraide et la bienveillance de leurs voisins. Parce que dans les quartiers on n’a pas attendu le confinement pour être solidaires.

 

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