I - INTÉRIEUR, -EURE, adjectif et substantif masculin

Ma mère est toujours à l'intérieur, au-dedans, dans mes souvenirs. Je la revois dans sa cuisine, écossant des petits pois dans sa cour, penchée sur sa machine à coudre, assise sur son canapé. Jamais à l'extérieur. Elle n'était pas confinée, elle avait le droit de sortir mais elle semblait ne pas pouvoir exister au dehors. Bien sur elle allait parfois au marché, au hammam, chez des amis et dans sa famille. Mais c'était comme des incursions dans un monde étranger, dans un espace ou elle n'était pas légitime. Comme si son état naturel était l'intérieur. D'ailleurs sortir même pour faire une petite course était pour elle une succession de rituels quasi immuable. S'habiller pour l'extérieur. Elle prenait son temps pour choisir sa tenue indifférente à l'impatience de celui qui l'accompagnait. Elle ne sortait seule qu'après le décès de mon père et le départ de ses enfants de la maison. Elle essayait plusieurs paires de chaussures avant de se décider puis passait aux toilettes parce qu'une fois dans la rue plus question "d'avoir envie de faire pipi". Les hommes peuvent se soulager où bon leur semble dans la rue pas les femmes. Elle quittait son intérieur comme on part en voyage vers de fascinantes aventures. Elle en revenait d'ailleurs avec des récits pleins de rebondissements. J'écoutais toutes ces anecdotes glanées au marché ou de ses rencontres avec les commères du quartier avec résignation et avouons le avec agacement. Ce viatique d'histoires de l'extérieur lui tenait plusieurs jours. Quelque voisine de passage chez nous actualisait le feuilleton en attendant la prochaine sortie. Le dehors, la rue était un plaisir presque coupable qu'elle s'offrait de temps en temps parce que le dedans lui prenait toutes ses journées. L'intérieur était harassant, des tâches ménagères sans fin. Je le sais aujourd'hui. Je me rappelle qu'elle n'arrivait pas à finir une de ces histoires qu'elle nous racontait parfois avant le coucher. Elle dormait au beau milieu du récit terrassée par une journée commencée à l'aube. Les repas de midi était déjà sur la table quand nous rentrions de l'école et le goûter prêt à cinq heures tapantes. Longtemps j'ai eu la nostalgie de ce moment en hiver quand elle servait café au lait et gâteaux à sa nichée piaillante. Je ne savais pas encore que ma mère était une femme. Même plus tard à mes vingt ans portant mon féminisme brouillon en étendard, je ne supportais pas de ne pas la trouver à la maison quand je rentrais. Je me sentais flouée devant sa désertion même temporaire. Ma mère n'était pas une exception, les mères vivaient à l'intérieur. Voilà tout. Une femme respectable était "une fille de l'intérieur". Ma mère était une fille de l'intérieur et elle est y restée pour moi à jamais.

 

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