Clebs, film de Halima Ouardiri sur les chiens errants du Maroc à la Berlinale

Sept-cent cinquante chiens, et au milieu, une femme. Michèle Augsburger, la Mère Thérèse des chiens errants du Maroc, des "beldis", comme on les appelle ici. Sept-cent cinquante sur les trois millions qui errent à travers le Royaume. Sept-cents cinquante chiens au milieu de nulle part, cloîtrés dans l'enceinte d'une ancienne ferme, pas loin de Taroudant, près du lieu-dit Sebt El-Guerdane. Ce sont les rescapés d'un naufrage qui s'est abattu sur les chiens d'Agadir, dès avril 2018, après le passage d'une délégation de la FIFA.

Markus Hannich/Association Le Coeur sur la Patte - Tierhilfe Marokko

 

Petit rappel : le Maroc avait voulu décrocher, pour 2022, la coupe du monde pour le football. Et pour faire bonne impression, on avait, comme d'habitude en telle occasion, vidé les rues des chiens errants.

Fini les fameux "chiens verts" d'Agadir, badgés, stérilisés, vaccinés, qui avaient proliféré, entre 2016 et 2018, faisant d'Agadir une ville-pilote : la première ville africaine à pratiquer la méthode moderne pour éliminer la rage et réduire la population de chiens errants : le fameux TNV&R (trap, neuter, vaccinate, return voire: capturer, stériliser, vacciner, retourner), méthode recommandée par la WHO depuis des années et qui avait fait ses preuves au quatre coins du globe, en Thailande et en Inde comme en République Dominicaine, aux Etats-Unis comme à Istamboul, à Cuba et aux Galapagos comme au Cap-Vert.

photo asso CSP

 

A l'origine, au Maroc, une complicité fabuleuse entre deux femmes, Michèle Augsburger, fondatrice, en 2011, de l'Association Le Coeur sur la patte, et la Docteure Amal Bakkali, vice-présidente de la ville d’Agadir, responsable du bureau communal d’hygiène et membre du Parti islamique PJD. Selon le discours convenu, l'Islam serait plutôt hostile aux chiens? "Au contraire, dixit la vice-présidente, notre prophète dit que celui qui maltraite les animaux sera puni par Dieu…"

Mais le défi est ailleurs, précise Amal Bakkali, résumant ainsi l'expérience de quarante ans d'abattage administratif' de 150 000 à 200 000 chiens par an : "La méthode utilisée (la strychnine) n'a jamais résolu le problème… et de ce fait on a pensé à la stérilisation et la vaccination. ... Pour qu'il n'y ait plus de souffrance des chiens par la strychnine … plus de rage … plus de pollution de l'environnement par ces chiens tués par la strychnine."

Ce furent de beaux jours. A partir de 2016, pendant deux ans, il y eut une collaboration étroite entre la ville d'Agadir et l'Association Le Coeur sur la patte. La ville cédant les locaux d'une ancienne fourrière, à Tikiouine, pour la retransformer en lieu d'accueil temporaire pour les chiens à stériliser et donnant 400.000 dirhams par an pour la stérilisation-vaccination des chiens; l'Association faisant le reste, financée substantiellement par deux fondations suisses, la "Stiftung Tierbotschafter" et la "Tierhilfe Marokko".

https://www.facebook.com/LeCoeurSurLaPatte/[RK1]

"C'est extraordiaire pour une association d'avoir été ainsi soutenue pour faire du TNV&R, qui a bénéficié à plus de 1500 chiens", reconnaît Michèle Augsburger, dans un récent entretien, à la revue Tel Quel[1]. Mais tout d'un coup, pour des raisons qui restent à élucider, le vent a tourné : "la ville ne veut plus du tout de chiens dans les rues. A l'été 2018, les abattages et empoisonnements ont repris de plus belle. Relâcher les chiens dans la rue, c'était les envoyer à la mort." Et c'était aussi voir les taux de rage et autres zoonoses augmenter, car, selon les statistiques, chaque chien non stérilisé pourra engendrer jusqu’à 67 000 ascendants en six ans[2].

C'est ainsi que celle qui avait regagné son Maroc natal en 2007, après une vingtaine d'années passées en Suisse, s'est vu rassembler en toute urgence le plus grand nombre de chiens badgés, vaccinés, stérilisés. Pour les mettre à l'abri des tueries. Dans cette ferme au milieu de nulle part, à trois quart d'heures de route d'Agadir. Survivant au jour le jour, à la merci de dons qui sont loin d'être acquis, et qui doivent tourner dans les 10 000 Euros par mois, pour couvrir nourriture et soins vétérinaires. Cela fait vingt mois que cela dure, en attendant les lendemains qui chantent.

photo asso CSP

 

Ces lendemains que les médias marocains font miroiter dès juillet 2019, date à laquelle le Ministère de l'Intérieur avait signé un accord de partenariat avec le Ministère de Santé et l'ONSSA, l'Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires, pour épauler les communes à mettre en oeuvre, à l'échelle nationale, la méthode TNV&R, multiplier les campagnes de propreté au niveau des déchetteries (sources de ravitaillement des chats et chiens errants), faire vacciner gratuitement contre la rage toute chatte, tout chien stérilisé, élaborer des programmes de sensibilisation et d'éducation de la population (selon le journal en ligne arabophone Achkayen du 19 juillet 2019).

photo asso CSP

 

Dès novembre 2019, alors que le Ministère de l'Intérieur marocain recommande vivement d'arrêter de tuer les chiens errants par arme à feu et empoisonnement[3] et que les gouverneurs des provinces marocaines reçoivent un rappel de la circulaire ministérielle pour mettre en application les directives royales concernant la stérilisation et vaccination des populations canines, le Maroc assiste à une recrudescence inouïe de violence envers ses chiens beldis, orchestrée, en partie, par les autorités locales.

Cela fera réagir la société civile du pays : les pétitions et manifestations contre le massacrage arbitraire de chiens se multiplient, à Agadir comme à Tanger, deuxième ville ayant un projet-modèle TNV&R, à Rabat, Casablanca, Marrakech et, récemment, même à Essaouira ; les réseaux sociaux sont immergés de messages de colère de la part de la jeunesse marocaine, mais aussi des quatre coins du monde ; les sites facebook genre "stop killing dogs in Morocco" prolifèrent[RK2] , en arabe, en français, et progressivement en anglais.

photo asso CSP

 

Et, de temps en temps, tandis que les 750 beldis du plus grand refuge du Maroc, survivants du tout premier projet TNV&R du continent africain, brutalement avorté, attendent toujours, au milieu de nulle part, les lendemains qui chantent, passent des visiteurs : des adoptants d'Europe, charmés par la beauté farouche de ces beldis, par leur douceur et l'expressivité de leur regard qui en dit long sur leur ascendance bédouine, sloughi, presque pharaonienne, parfois. Des artistes aussi, tel Markus Hannich, photographe "people" allemand, telle Neele Ambs, influencer sur Instagram et mannequin allemand.

photo : Markus Hannich

 

C’est aussi le cas de la talentueuse Halima Ouardiri, jeune cinéaste mi-suisse mi-marocaine qui restera cinq jours, de l'aube au crépuscule, pour les filmer, ces 750 beldis : "J'avais vu, sur le site facebook de l'Association Le Coeur sur la Patte, une photo du refuge de Taroudant, confie-t-elle au journal italien Il Secolo XIX. Et de poursuivre : "Jamais je n'avais vu quelque chose de pareil, autant de chiens rassemblés, l'un si près de l'autre. J'ai trouvé cette photo tellement évocatrice. Peu de temps après, je suis tombée sur le tableau Fighting Dogs de l'artiste new-yorkais Dan Witz. C'est exactement ce que j'avais en tête : les couleurs, la multitude, la férocité. J'avais envie de voir le refuge de plus près."[4]

Résultat : un concentré hautement artistique intitulé CLEBS, qui, pour insinuer "un parallèle poignant avec la condition humaine" tout en "se détournant de la narrativité ordinaire", a valu à Halima Ouardiri, en novembre dernier, lors du Festival International du Cinéma Francophone en Acadie, le Prix "La Vague" du Meilleur court-métrage canadien. [5]

 

Ces jours-ci, c'est la BERLINALE qui accueillait sur ses écrans, en première internationale, les 750 chiens du refuge d'Agadir transmués en protagonistes d'une parabole cinématographique sur les migrants de ce monde.

Photo Regina Keil-Sagawe - Halima Ouardiri et Michèle Augsburger sur le tapis rouge de la Berlinale

 

CLEBS ! Les fabuleux beldis du Maroc ! A ne pas rater ! Ni à Berlin ! Ni sur la route de Taroudant. Le film de Halima Ouardiri fera, à coup sûr, le tour du monde[6], et ses protagonistes n'attendent qu'à suivre la cadence. Eh oui, on peut les parrainer, ces acteurs quadrupèdes, et même les adopter, pour les sortir du milieu de nulle part ! Michèle, leur sainte patronne, vous y attend - entourée de ses anges gardiens !

photo : Markus Hannich/ asso le Coeur sur la patte

photo asso CSP

photo : Markus Hannich

(7 chiots sauvé il y a quelques semaines par Michèle et adoptés, pour l'instant, par une dame)

Une équipe au féminin : de droite à gauche: La monteuse de CLEBS, Xi Feng; Halima Ouardiri, Michèle Augsburger, Regina Keil-Sagawe (traductrice-interprète) et Yvonne ... avec sa chienne Lara, représentante des 750 Beldis de CLEBS, adoptée il y a deux mois et qui vit depuis avec Yvonne à Berlin.

 

Consulter la page facebook de l'association le coeur sur la patte - agadir/maroc 

_________________________________________________________________________________________________

[1] https://telquel.ma/2020/01/05/michele-augsburger_1662930

[2]https://www.facebook.com/stopkillingdogsinmorocco/photos/a.112397693634822/131771528364105/?type=3&theater

[3] source: https://www.h24info.ma/maroc/linterieur-interdit-labattage-des-chiens-errants-par-armes-a-feu-et-empoisonnement/

https://www.moroccoworldnews.com/2019/11/287325/morocco-will-no-longer-kill-stray-dogs/

[4] https://www.ilsecoloxix.it/cultura-e-spettacoli/2020/02/11/news/clebs-alla-berlinale-il-cortometraggio-in-cui-i-cani-di-nessuno-diventano-nessuno-1.38455959

[5] http://www.ficfa.com/nouvelles/remise-des-prix-la-vague

[6] prochaines séances de projection au Québec, le 27 février (La Forge Québec Cinéma) et les 13 - 14 mars 2020 (Festival Regard). - Voir : https://rendez-vous.quebeccinema.ca/films/clebs et https://festivalregard.com/film/clebs

[RK1]lien vers le site facebook de l'Association le Coeur sur la patte)

[RK2]https://www.facebook.com/stopkillingdogsinmorocco/

[RK3]Trailer du film cLEBS; peut-être c'est mieux de mettre ici l'affiche du film, voir lien en bas)

Related Posts

#FreeHajar : Rejoignez-la campagne pour libérer la journaliste Hajar Raissouni

09/10/2019

 La plume de Hajar Raissouni n’a pas sa place en prison. Rejoignez la campagne et ensemble demandons sa libération immédiate de cette journaliste marocaine, qui s’est vu condamnée le 30 septembre 2019 à un an de prison ferme pour relations sexuelles hors mariage et avortement. Deux allégations qu’elle et sa défense rejettent fortement.