ALGÉRIE : les artistes engagés dans le soulèvement populaire

« Beaucoup de photographies ont changé le cours de l’histoire ». Liasmine Fodil n’est pas une adepte de la photographie de rue. C’est par civisme que la jeune femme d’une trentaine d’années, reconvertie en photographe professionnelle il y a peu, est descendue dans les rues de Tizi Ouzou, l’objectif autour du cou, le 26 février dernier, premier mardi de marche des étudiants.

Ce jour-là, les étudiants de cette ville de Kabylie, située à environ 100 km à l’est d’Alger, comme ceux des autres universités du pays, organisent leur première marche contre le régime politique, en place depuis 1999 et l’accession au pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika. Dans la foulée, Liasmine Fodil publie sur son compte Facebook une série de clichés. « Je sentais que c’était urgent de dire que ça se passait partout et pas seulement dans la capitale », explique la photographe, qui trouve ces bains de foule à la fois « libérateur et thérapeutique ».

Depuis, elle et son appareil photo n’ont quasiment raté aucune march e contre le pouvoir. Mue autant par un sentiment d’urgence que par le besoin d’immortaliser cette séquence politique inédite afin de constituer – déjà – la mémoire d’un épisode historique. « Dans quelques années nos photos seront des archives, elles montreront comment des citoyens anonymes se sont mobilisés », estime Liasmine Fodil.

Pour elle, le plus important aujourd’hui reste de raconter les événements en temps réel afin de combler un silence médiatique. « Les médias étatiques n’ont pas parlé du mouvement dans un premier temps. L’implication de photographes et vidéastes dès les premières marches a été capitale car elle a permis de montrer ce qui se déroulait partout dans le pays », souligne la jeune femme.

L’urgence de témoigner, c’est aussi ce qui a poussé Drifa Mezenner à sortir manifester chaque vendredi, caméra en main. La réalisatrice du court-métrage J’ai habité l’absence deux fois et fondatrice de la plateforme Tahya Cinéma (https://www.facebook.com/TahyaCinema/ ) publie chaque semaine sur sa chaîne Youtube une vidéo d’une quinzaine de minutes retraçant la mobilisation hebdomadaire à Alger. Nous l’avons suivi un vendredi :

A l’image de Liasmine Fodil et Drifa Mezenner, de nombreux artistes algériens, venant de disciplines variées, ont eux aussi senti le besoin d’agir à leur manière pour accompagner le soulèvement populaire et une transition politique, qu’ils appellent de leurs vœux. Ils sont cinéastes, metteurs en scène de théâtre, comédiens, musiciens, danseurs, rappeurs etc. Tous marchent chaque vendredi contre un système politique dictatorial. Très vite, certains d’entre eux ont laissé éclater leur créativité. Seul ou en collectif.

C’est le cas d’une quarantaine d’artistes, venus d’horizons différents, réunis dans le clip Youm el chaab (« le jour du peuple »). Postée le 1er mars et visionnée plus de 3 millions de fois, la vidéo, comme le refrain l’indique, appelle à « libérer l’Algérie ». On y reconnaît, entre autres, l’humoriste Kamel Abdat, Democratoz - chanteur de tous les combats, et Amel Zen, une interprète de pop music qui n’a pas sa langue dans sa poche.

Le soulèvement populaire et pacifique a également inspiré le groupe de musique Gnawa Diffusion, emmené par Amazigh Kateb, le fils du célèbre écrivain algérien Yacine Kateb qui n’a jamais caché son opposition au système politique. Le 19 mars, après quasiment un mois de contestation, le groupe sort Roho (« Partez »), un réquisitoire cinglant contre le régime gérontocratique.

Les artistes algériens, établis à l’étranger, ne sont pas en reste. Malgré la distance, certains d’entre eux ont tenu à répondre présents aux côtés des manifestants. Peu connue du grand public, Raja Meziane, originaire de Maghnia dans l’ouest algérien et installée en République Tchèque, a signé une charge virulente contre la « mafia » qui gouverne l’Algérie. Avec plus de 24 millions de vues sur Youtube, son clip Allô Système a connu un certain succès auprès du public algérien.

Mais, durant les marches populaires, c’est la reprise de l’hymne produit par Ouled el Bahdja, un groupe de supporters de l’USMA, un club de football d’Alger, par Soolking, la révélation rap de l’année, qui tourne en boucle. Intitulée sobrement « La Liberté », la chanson raconte les espérances d’une jeunesse qui n’a pas peur du changement.

A mesure que le mouvement populaire progresse, les artistes engagés repensent leur engagement et de nouveaux projets naissent. A Tizi Ouzou, Révolte Arts (https://www.facebook.com/Revoltearts/ ), une manifestation culturelle inédite , a vu le jour il y a près de deux mois, en marge de la contestation politique. A l’appel d’un groupe de jeunes artistes bénévoles, les citoyens sont conviés à occuper une parcelle du parc qui jouxte l’ancienne gare de la ville. Là, on chante pour la révolution, on improvise des spectacles de break dance, on dessine sur les murs des messages d’espoir.

Selon les organisateurs, Révolte Arts « vise à promouvoir la lutte du peuple algérien avec l’art et la culture et à pérenniser le caractère pacifique de la révolution ». La semaine passée, Liasmine Fodil a rejoint la troupe et installé un studio photo sous une tente. Objectif : tirer le portrait des manifestants et les aider à se connecter via la page de l’événement.

 

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Révolte ARTS

circa 10 mesi fa

Grand merci à Liasmine Fodil pour sa superbe contribution à notre 7ème édition de révolte arts 

 

« Au début, je travaillais par instinct, je prenais des photos en couleur car je m’intéressais aux messages. Mais à partir du 8 mars, j’ai vu un changement. Les yeux des manifestants avaient l’air moins triste, ils brillaient. C’est là que j’ai décidé de passer au noir et blanc pour mettre en évidence les émotions des manifestants. Je cherche aujourd’hui à montrer comment le mouvement évolue dans le regard des gens », explique Liasmine Fodil. Et de conclure : « Dans quelques années, tout ce qui a été produit laissera des traces qui témoigneront que nous avons revendiqué nos droits, nous ne nous sommes pas tus ».

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