Pour Sama : D’Alep assiégée aux Oscars

Cela pourrait être un vrai conte de fée : Waed vit à Alep, elle est amoureuse d’Hamza, un jeune médecin, après quelques atermoiements ils se marient, Waed est enceinte, elle accouche d’une superbe petite fille : Sama. Cependant, comme dans les vrais contes de fées, il faut compter avec l’ogre. Bashar Al Assad avec l’aide de ses alliés russes assiège sa population à Alep, bombarde les populations civiles et prend de mire les hôpitaux. Avec le documentaire For Sama de Waed Al Kateab, cette réalité d’une guerre où tous les principes du droit international humanitaire sont bafoués par les belligérants et ignorés par la communauté internationale sautent à la gorge.

Sama

« Où est ma petite ? Où est Sama ? » hurle Waed au milieu d’un bombardement qui a touché, une nouvelle fois, l’hôpital où elle et son mari habitent. C’est un hôpital de fortune qu’ils ont organisé après que l’hôpital de la ville a été bombardé. Waed filme tout, tout le temps. On le pressent, pour ne pas devenir folle elle s’est donnée comme objectif de documenter l’horreur que la population civile syrienne est en train de vivre. A chaque bombardement, elle a donc un œil sur sa fille et la caméra à la main. Elle descend dans les sous-sols de l’hôpital et filme.

Une journaliste syrienne ‘embedded’

For Sama est un des meilleurs documentaires jamais tourné sur la guerre en Syrie parce qu’il est tourné par une femme, journaliste et syrienne. Beaucoup tient au fait que Waed est ‘embedded’ dans son propre pays, mais aussi parce que son regard est strictement féminin et a un objectif très clair. Aucune image de milicien, de kalachnikovs, de tir de mortier. La réalisatrice n’a pas besoin de filmer les armes pour rendre l’horreur de la guerre. L’Apocalypse que filme Waed montre les victimes des armes : un enfant de 6 ans en train de mourir entouré de ses frères en larmes, une jeune femme enceinte de 9 mois touchée par un bombardement à qui il faut faire une césarienne d’urgence dans des conditions impensables. La réalité de la guerre, sa vérité la plus crue est devant nous comme jamais. Selon l’Observatoire syrien des droits de l'Homme, 112 623 civils, dont plus de 21 000 enfants et 13 000 femmes, sont morts depuis le début du conflit. Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (Ocha) de l'ONU, 2,9 million de personnes vivent avec une invalidité permanente. Et c’est bien cette réalité que n’échappe pas à la réalisatrice.

L’intimité est politique

Beaucoup d’images sont juste intolérables à voir. Waed devait-elle vraiment continuer à filmer une femme folle de douleur pour la perte de son enfant ? Une des scènes les plus troublantes du film donne la réponse : cette même femme demande à Waed de continuer à filmer alors qu’elle porte son enfant comme s’il s’agissait encore d’un bébé, en lui promettant du lait. « Le monde doit voir » dit-elle. Depuis 9 ans, la question reste suspendue aux lèvres des Syriens : « Pourquoi le monde ne veut-il pas voir ce que nous vivons ? »

Le film est une lettre filmée et directement adressée à une petite fille de 2 ans. Waed demande d’une voix d’une extrême douceur doublée du délicat accent aleppin : « M’en voudras-tu de rester ou de partir ? » Ce qui importe pour cette mère qui fait vivre sa fille dans l’enfer - les jeunes parents, militants, reviennent à Alep alors que leurs propres parents se sont réfugiés en Turquie – c’est d’expliquer à sa petite fille «pourquoi ses parents ont fait ces choix ».

Et c’est là que la deuxième partie du conte de fée opère. Lorsque Waed quitte Alep elle emporte avec elle près de 500 heures de film. Grace à une précieuse collaboration avec la télévision britannique Channel 4 elle peut monter un film où elle explique, en premier lieu à sa fille, pourquoi son père et elle, ont décidé de se soulever contre Bashar Al Assad. Là aussi, il ne s’agit pas d’oublier pourquoi la guerre est arrivée. Ils ne regrettent rien : « Nous voulions la liberté et nous la voulons encore ». Dans cette guerre sale, il y a clairement des bourreaux et des victimes. Aujourd’hui quasi 13 millions de Syriens vivent déplacés pour fuir leur propre gouvernement et Waed a trouvé une autre raison de vivre : empêcher le monde de tourner la tête.

#StopBombingHospitals

For Sama est en passe de devenir le documentaire le plus primé de l’histoire : 53 prix depuis sa sortie. Le film a reçu le prix du meilleur documentaire au Festival de Cannes, celui du BAFTA la semaine dernière et courra pour les Oscars la semaine prochaine. Le conte de fée pour cette vraie militante est là : elle profite de chaque podium, de chaque prix ou micro tendu pour rappeler le calvaire des Syriens. #StopBombingHospitals est brancardé à New York devant l’ONU, à Londres devant Kate et William d’Angleterre, aux Oscars.

A chaque remise de prix, elle rappelle qu’aujourd’hui d’autres Sama et leurs mamans à Idlib sont sous les bombes russes et les attaques d’un président qui préfèrent voir fuir la moitié de sa population plutôt que de lâcher le pouvoir.

Filmer les crimes de guerre

L’ampleur du phénomène Pour Sama ne s’arrête pas aux réflecteurs des Oscars. Avec ses 500 heures de film, Waed a les preuves. Son matériel est précieux pour préparer l’après Assad, lorsqu’un jour, comme dans les contes de fée, les méchants seront punis, devant un tribunal pénal international.

https://syriaaccountability.org/about/

Le Syrian Justice and Accountability Centre a déjà une collection importante de preuves de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité perpétués par le régime de Bashar al Assad. Avec le film est née la campagne Action For Sama : bombarder des hôpitaux est un crime de guerre, les images de Waed sont sans équivoque : « En partenariat avec International Justice Chambers Guernica 37, et un organisme indépendant conduit par l’ONU, l’International Impartial and Independent Mechanism (IIM), je viens de soumettre mes archives comme preuves des crimes de guerre, explique la réalisatrice. C’est une étape cruciale pour continuer à croire au pouvoir de la documentation et contribuer, à long terme, à ce que les atrocités commises contre des civils en Syrie soient punies.»

Cette héroïne de la vraie vie ne lâchera pas : «car il ne peut y avoir de paix, de transition démocratique ni de stabilité économique sans justice» conclut-elle.