Le prix des mots

Le crépuscule chassait la grisaille et envahissait les rues de Paris en ce jour de mars 2018. Les invités commençaient à arriver devant le Ministère de la Culture. Une femme est descendue de voiture. Ses cheveux auburn retombaient sous la casquette gavroche qu’elle affectionne depuis toujours. Nos regards se sont croisés. Elle s’est dirigée vers moi et nous sommes tombées dans les bras l’une de l’autre. « Comment va ton père ? », m’a-t-elle tout de suite demandé. Comme si, après ce qu’elle venait de vivre, ce qui me concernait pouvait avoir de l’importance... Nos gorges étaient étranglées par l’émotion. Nous ne nous étions plus vues depuis si longtemps. Asli Erdogan avait été mise en liberté conditionnelle un peu plus d’un an auparavant, après presque cinq mois d’emprisonnement. Elle était déjà exilée en Allemagne, menacée d’une condamnation à perpétuité quand son procès reprendrait à Istanbul. Il a été encore une fois repoussé en novembre 2019. « Tu te rends compte... 1200 jours que cela dure, » me dit-elle dans un texto, alors qu’elle apprend la nouvelle dans la ville allemande, où elle vit loin des siens et de ses paysages.

Asli Erdogan m’a envoyé en 2003 la traduction française de La ville dont la cape est rouge, à sa parution chez Actes Sud. J’ai été immédiatement séduite par son écriture, ainsi que l’univers sombre et fascinant de son roman. Özgür, une jeune Istanbuliote, arrive à Rio de Janeiro. Elle y est happée par une ville flamboyante et violente, qu’elle explore toujours plus loin, au fil d’une lente descente aux enfers. Cette plongée s’inscrit jusque dans la mise en abyme qui traverse l’ensemble du livre. Özgür, le personnage central, écrit elle-même un roman dont l’héroïne s’appelle Ö. Page après page, le lecteur découvre les facettes d’un prisme où l’on s’égare, entre Özgür, Ö, les échos d’Orphée et Eurydice, le passé d’Asli Erdogan, qui a elle aussi vécu deux ans à Rio. J’ai souhaité la rencontrer pour parler de son livre. Elle m’a donné rendez-vous au Sélect, un café du boulevard Montparnasse, lieu auquel les écrivains turcs étaient autrefois très attachés et où ils aimaient à se retrouver lorsqu’ils séjournaient à Paris.

J’ai alors fait connaissance avec une jeune femme d’allure fragile, mais aussi portée par une grande force intérieure. Son regard clair est animé par mille passions, celles du voyage et de l’ailleurs, le souci de l’Autre et les droits humains. Physicienne de formation, Asli Erdogan a travaillé au Centre européen de recherches nucléaires de Genève, avant de se lancer à corps perdu dans l’écriture. Boulimique de lecture, elle s’est nourrie très tôt de littérature russe, américaine, française. Année après année, nous nous sommes retrouvées au Sélect chaque fois qu’elle était de passage à Paris. Dans un anglais limpide, elle m’y parlait avec douceur et humour de son quotidien d’écrivaine et de femme engagée. En 2007, l’article qu’elle écrit en réaction à l’assassinat du journaliste arménien Hrant Dink lui vaut des menaces de mort. Un an plus tard, elle signe l’appel au pardon « Des Turcs s’adressent aux Arméniens », lancé par l’intellectuel Cengiz Aktaz. Ce texte appelait à rompre enfin le silence sur le génocide des Arméniens en 1915. Arrêtée par la police turque, les coups qu’Asli Erdogan reçoit alors ont laissé des séquelles dont elle souffre jusqu’à aujourd’hui. En 2014, elle s’engage face au siège de la ville de Kobané et à l’avancée de Daech au Moyen-Orient. Mue par son indéfectible générosité, elle tente d’organiser un rassemblement d’écrivains à la frontière turco-syrienne, demandant aux écrivains et aux artistes d’Europe et d’ailleurs de la rejoindre. Elle recueille nos messages, nos poèmes écrits en solidarité avec les peuples en lutte contre la barbarie. J’ai gardé la photo qu’elle m’a envoyée par la suite de ce rassemblement, ombres impressionnantes des bras dressés face à un ciel lumineux, un beau symbole d’élan et de résistance.

En août 2016, j’apprends par les réseaux sociaux l’arrestation de mon amie. C’est le début en Turquie d’une longue purge, où des milliers de gens sont limogés, démis de leurs fonctions, emprisonnés. Elle est accusée d’appartenir à une organisation terroriste, parce qu’elle a publié des chroniques dans le journal Özgür Gündem. Je me souviens du texte terrible qu’elle m’avait fait lire quelques mois auparavant sur la répression féroce que subissait le peuple kurde. Je m’inquiète pour elle, pour sa santé que je sais fragile. Comment résistera-t-elle à des conditions de détention dont nous savons tous combien elles sont dures ? Son arrestation déclenche rapidement une mobilisation internationale d’une ampleur considérable. Ainsi en France, de nombreux écrivains décident de commencer toute rencontre avec le public par la lecture d’extraits de l’œuvre d’Asli. Son éditeur en France fait traduire l’ensemble des chroniques pour lesquelles elle est incarcérée. Le livre paraît sous le titre Le silence même n’est plus à toi, des textes puissants, traversés par la poésie qui est l’un des traits de son écriture. Elle sort de prison fin décembre 2016, mais reste menacée par ce procès qui a été repoussé une fois de plus.

Mais efface-t-on des mois passés en prison ? Comment vit-on sachant qu’on est dans un exil sans retour et qu’on est toujours à la merci des décisions d’un tribunal ? De gros flocons de neige tombent à la terrasse de ce café du Quartier Latin où je rejoins Asli le lendemain de nos retrouvailles au Ministère de la Culture. Ils s’écrasent mollement sur le sol, adoucissant les contours des immeubles, éclairant la chaussée autour de nous. J’ai longtemps craint de voir des années s’écouler avant de pouvoir m’asseoir à nouveau au café avec Asli. Et cette neige de mars, inattendue, hors de saison, vient embellir ce qui est une matinée particulière. Comme la veille, je suis impressionnée par l’intensité du rayonnement intérieur qui transparaît dans son regard, dans son sourire. L’épreuve semble avoir décuplé sa force. Fidèle à ce qu’elle est, elle me parle des autres, de ceux qui ont été solidaires, de ceux qui sont encore incarcérés. Elle s’inquiète pour l’écrivain Ahmet Altan, condamné à la prison à perpétuité en février 2018, libéré récemment puis réincarcéré il y a seulement quelques jours en novembre 2019. Il est âgé et elle connaît les conditions de détention particulièrement difficiles là où il se trouve. « Ces prisons ne sont pas chauffées. À partir d’un certain âge, comment ne pas tomber malade quand il faut vivre avec 10° de jour comme de nuit ? » Elle se souvient. « Une jeune compagne de cellule s’est brisé la jambe. Le médecin s’est occupé de la fracture. Mais il a catégoriquement refusé de lui donner le moindre antidouleur. Je l’ai vue souffrir le martyre pendant des semaines. » Elle raconte, témoigne, fidèle à ses convictions, à ses idéaux.

Ce jour-là, elle a peu parlé de ces plaies qui ne se referment pas, celles dont on ne finit pas de se remettre, bien après la sortie de prison. Elle ne sait pas davantage ce que lui coûtera d’avoir pris la parole, même depuis son exil. Elle a parlé de la situation de son pays dans un entretien accordé à La Repubblica en octobre 2019. Une traduction approximative de ces propos parue dans Le Soir suffira à déchaîner une campagne de lynchage médiatique dans la presse nationaliste, une quinzaine de jours avant la date prévue pour la reprise de son procès. Elle est insultée, traînée dans la boue, dans des milliers de messages diffusés sur les réseaux sociaux. Sa mère, qui vit à Istanbul, n’est pas épargnée. Lorsqu’on est une femme et qu’on prend la parole, on subit une double peine. Il n’est pas assez qu’Asli soit traitée de traître et de vendue, on la renvoie aussi à ce corps de femme, où elle devrait enfermer sa parole et on la qualifie, elle comme sa mère, de prostituée. Et comme la prison n’a pas suffi à la faire taire, on use de menaces de mort, contre elle et sa mère. Mouvances nationalistes et patriarcales, elles connaissent bien le pouvoir de la parole et des mots. Et c’est pourquoi elles n’ont de cesse de les bâillonner et de renvoyer les femmes à l’indécence, dès qu’elles sortent du silence et s’en emparent. Asli Erdogan est l’une des figures majeures de la littérature turque d’aujourd’hui. Elle a installé sa demeure dans l’écriture avec un courage et une détermination qui forcent l’admiration. Et elle l’a fait sans jamais oublier ce que ces mots écrits ou prononcés ont à dire des opprimé.es, des privé.es de liberté, de toutes celles et tous ceux qu’elle refuse de laisser mourir dans l’oubli.

 

Lire la tribune du Parlement des Écrivaines Francophones parue dans Libération :

https://www.liberation.fr/debats/2020/01/31/asli-erdogan-le-proces-de-tous-les-dangers_1776402?fbclid=IwAR3_74WU8rtELPuy9yM0vskrnKH7uv9qJ5uRxLp6-xfvPwi3mYoTnQyQls0