"Le Livre des reines" : quatre femmes puissantes face au jeu du destin

Le Proche-Orient serait-il condamné à être une terre de larmes et de sang ? Dans son dernier ouvrage et premier roman, Joumana Haddad revient sur 100 ans d’histoire avec une saga féminine qui nous emmène de l’Arménie à la Syrie, à travers quatre générations de femmes qu’un siècle sépare et qui pourtant vont partager les affres de guerres intestines.

 

Joumana Haddad

 

Joumana Haddad, poétesse, essayiste, journaliste et grande figure féministe du monde arabe est aussi une infatigable militante des libertés individuelles et de la laïcité. En effet, celle qui a porté les couleurs du mouvement citoyen Koullouna Watani aux élections législatives de 2018 à Beyrouth est désormais l’une des figures de proue de la contestation qui secoue le Liban depuis maintenant trois mois. Née pendant la guerre civile libanaise, Joumana Haddad a, comme nombre de ses semblables, côtoyé la violence. Pourtant, encore aujourd’hui, elle constate qu’elles sont trop peu à raconter la guerre. Car la guerre ce sont les hommes qui la font et qui la mettent en récit, peu importe si les femmes la subissent elles aussi, dans leur cœur avec le poids du deuil et dans leur corps, souvent objet des pires vengeances. Si elle s’est lancée dans l’écriture romanesque, c’est donc avec l’ambition d’écrire l’Histoire à travers la voix de femmes.

Été 2015, alors que l’on commémore le centenaire du génocide arménien, le califat de Daech règne encore sur les vies de milliers d’hommes et de femmes. Joumana Haddad se demande à ce moment-là en quoi le destin de sa grand-mère, rescapée de ce massacre quand elle avait 3 ans, diffère de celui des femmes qui connaissent la terreur à Raqqa et à Mossoul. C’est le déclic qui la poussera à prendre enfin sa plume pour accoucher de ce roman qu’elle portait en elle depuis très longtemps. Largement inspiré de son histoire familiale, Le Livre des reines avait besoin de mûrir avant de voir le jour.

Par cette référence au jeu de cartes dans le titre, l’auteure entend rappeler le poids du hasard dans les destinées : personne ne choisit la famille ni le pays dans lequel il vient au monde. Mais lorsqu’on naît dans cette région tourmentée, comment lutter face au sort qui semble s’acharner ? Comment ne pas croire à l’inéluctabilité du cycle de la haine ? Telles sont les interrogations des quatre héroïnes dont les prénoms commencent tous par la lettre Q, comme queen [reine, en anglais] : Qayah, Qana, Qadar et Qamar. Unies par les liens du sang, chacune naît sur une terre différente, respectivement l’Arménie, la Palestine, le Liban et la Syrie et illustre l’entremêlement millénaire des peuples du Moyen-Orient, ce « melting-pot maudit » comme le qualifie l’auteure. D’ailleurs, ce brassage se reflète dans la langue même du roman qui est parsemée d’arménien, d’arabe, de turc et d’hébreu, et dans le choix des poèmes qui ornent chaque début de chapitre.

Le récit débute avec l’histoire de Qayah Sarrafian, la Reine de Carreau, « résiliente, énigmatique et sacrificielle », dont le prénom signifie lune en arménien. Originaire d’Aïntab, sa chevelure rousse flamboyante évoque Lilith, figure mythologique et rebelle à laquelle l’auteure a déjà consacré un livre. Seule survivante de sa famille au carnage des troupes ottomanes, elle connaîtra l’exil et la perte successive de tous les êtres chers à son cœur. Cette douleur l’accompagnera toute sa vie, faisant d’elle un « cadavre vivant » ou une « victime différée » du génocide. Car en réalité, rappelle Joumana Haddad dans son épilogue, on ne survit pas à un génocide mais on attend le jour où la bombe à retardement que l’on nous a mis dans l’âme et le cœur explose. Au fil des pages, nous suivons la vie de ses descendantes qui luttent chacune à leur manière : tandis que sa fille Qana rêve d’indépendance économique pour fuir la pauvreté du ghetto arménien de Beyrouth, sa petite- fille Qadar compte les jours jusqu’à son divorce qui lui permettra de vivre avec l’homme qu’elle aime.

Chez Joumana Haddad, l’art et l’engagement sont indissociables. Le lecteur fidèle retrouvera donc dans le livre des thématiques traitées auparavant par la romancière, comme les ravages de la masculinité toxique développés dans l’essai Superman est arabe. En filigrane sont aussi abordées la relation mère-fille et la maternité, rappelant que pour trop de femmes cette-dernière représente encore un sacrifice dont le prix à payer est celui de ses propres rêves et de son indépendance.

Plus généralement, le livre interroge sur l’identité imposée qui condamne celles et ceux nés dans un territoire qu’ils n’ont pas choisi à une vie étriquée où le maintien des lois confessionnelles prime et entrave toute velléité d’être et d’aimer en dehors du consensus établi. Ainsi Qadar, éperdument amoureuse de son amant musulman, constate d’un ton sarcastique : « Assurément nous progressons dans le domaine de l’amour de génération en génération (…) Grand-mère l’a goûté pendant dix mois, Mère pendant trois ans et moi depuis sept ans à ce jour. À ce rythme, autour du XXII ͤ siècle une de nos descendantes finira par en profiter pleinement, sans interruption tragique ».

Par son écriture, Joumana Haddad témoigne de la puissance inégalée de l’expérience littéraire, qui au travers des mots réussit à faire vivre au lecteur une réalité autre. Dans Le Livre des reines, on voit le monde avec les yeux des laissées pour compte, des « victimes collatérales » et grandes oubliées de l’Histoire. Mais au fil des pages les combats de ces quatre femmes, leur résilience face l’injustice deviennent les nôtres. Conscientes d’être les reines d’un jeu de cartes mal distribuées par le destin, chacune d’elles composera pour offrir à sa fille une vie meilleure, sans les humiliations qu’elle aura vécues. En les regardant se débattre, ce sont les vers du grand poète palestinien Mahmoud Darwich qui viennent à l’esprit car ils pourraient être les leurs : « Nous aussi, nous aimons la vie quand nous en avons les moyens ».

Le Livre des reines, Editions Jaqueline Chambon, Actes Sud, 272 pages, 22€

Joumana Haddad sera au « Maghreb-Orient des Livres » les 7 et 8 février prochains. La manifestation se déroulera à l’Hôtel de Ville de Paris, plus d’infos sur :

http://iremmo.org/model/maghreb-orient-des-livres-2020/maghreb-orient-des-livres-2020/