Etrangers en France

Dématérialisation des démarches en préfecture : le mur invisible

Leila est algérienne. Elle vit en France depuis 12 ans, sans papiers. Son mari Mustafa est turc. En 2018 il a eu son premier titre de séjour grâce à un contrat de travail. En août dernier, Leila a enfin obtenu un récépissé de demande de carte de séjour. Mustafa, lui, a demandé le renouvellement de sa carte d'un an. A la préfecture de Nanterre on veut des documents complémentaires. Qu'à cela ne tienne, il se présente dès le lendemain mais là il apprend qu'il faut un rendez-vous Internet sur le site de la préfecture.

Mustafa comme sa femme ne savent pas utiliser Internet et d'ailleurs ils n'ont pas d'ordinateur. Ils sont rattrapés par la fameuse fracture numérique. Ils ne trouvent personne en cette période de vacances pour les aider. A la rentrée des militants associatifs tentent de prendre le précieux rendez vous.

Impossible trop de demandes et la préfecture propose avec parcimonie ses créneaux horaires. Notre couple sollicite une boutique multiservices et offre 200 euros pour cette démarche mais toujours pas de disponibilités. Leila se rend à la préfecture pour se renseigner sur son propre dossier. Elle est informée que sa demande a été rejetée parce que son mari est considéré désormais comme sans papiers. Donc elle n'est plus régularisable puisque mariée à un étranger en situation irrégulière. Un cas parmi de milliers, des femmes et des hommes qui se retrouvent sans titre de séjour faute de rendez-vous sur Internet. Des emplois perdus, des droits retirés, des voyages au pays annulés et le désespoir de l'impuissance.

La dématérialisation des démarches en préfecture devait faciliter la vie des gens. Elle est devenue "un mur" infranchissable. Depuis deux ans, des associations comme la Cimade et des militants manifestent, témoignent, expliquent mais l'administration du président Macron reste sourde à tous ces drames humains. Les conditions d'accueil et de séjour des étrangers ne cessent de se dégrader en France même si le gouvernement soutient que la régularisation des demandeurs d'asile augmente.

En attendant un jeune homme est mort dans un "camp" de migrants aux portes de Paris cette semaine faute de soins. « Nous sommes dans un système qui accueille mal, qui protège mal et qui reconduit mal », souligne Pascal Brice, ancien directeur de l’Ofpra (office français de protection des réfugiés et des apatrides) et membre du collège d’experts qui a rédigé un rapport adressé le 21 janvier au gouvernement, plaidant pour une « simplification du droit des étrangers et la régularisation des personnes aujourd’hui ni régularisables ni expulsables.»

Leila continue de frapper à toutes les portes. Une députée communiste a écrit au préfet, des militants se mobilisent pour elle. Peut être que le gouvernement d'Emmanuel Macron finira par écouter toutes ces voix qui l'interpellent sur les conditions indignes d'accueil des étrangers.

Ghania Khelifi