Vers un État algérien civil

L’héritage peut également concerner les représentations,

les imaginaires qui agissent en tréfonds dans les débats politiques[1].

Il y a onze mois, en Algérie, naissait le hirak ; un mouvement de manifestations hebdomadaires pacifiques où l’on a pu constater une civilité que l’on croyait perdue à tout jamais. Pour la première fois depuis très longtemps, les Algériens ont étonné par leur calme, leur bonne volonté mais aussi et surtout par leur maturité face aux différentes provocations du régime contesté, particulièrement quand ils ne se sont pas laissés prendre au piège du repli identitaire.

Pourtant, une fois en-dehors des marches, le dysfonctionnement des institutions est patent. La corruption tant décriée s’est nichée aux niveaux les plus bas si bien que les plus honnêtes déplorent : « Pour retirer le moindre papier administratif, il faut glisser un billet maintenant. Ils nous ont rendus comme eux ». Cependant pour une grande majorité, il n’est pas question de culpabiliser car si les représentants de l’État pillent sans scrupules les deniers publics, pourquoi ne pas prendre part au butin ? C’est là le raisonnement général et les termes qui le disent révèlent l’enracinement de l’impasse dans les abîmes d’un inconscient qu’il serait bon de déterrer, en commençant peut-être par reconsidérer l’idée même que l’on se fait de l’État.

Mes derniers séjours en Algérie m’ont ainsi mise devant une évidence sociétale qui m’avait jusqu’à présent complètement échappé : nous n’avons jamais cessé d’être des hommes et des femmes de tribus. Pour moi qui, dans une autre vie, me suis beaucoup intéressée à l’Arabie ancienne, je n’ai pas réalisé que ma société d’appartenance était justement née de la rencontre de la tribalité arabe avec la tribalité berbère locale. L’idée de l’État comme puissance absolue était-elle seulement compatible avec un mode de vie basé sur l’horizontalité où même le chef reste fondamentalement un égal vis-à-vis des siens ?

En langue arabe, l’État se dit dawla. Ce terme est issu de la racine DWL qui connote l’idée de rotation perpétuelle, de changement, voire de vicissitudes du sort. Quand on est un peu familier de l’histoire des mots arabes, on sait combien ceux-ci sont liés à leur milieu d’origine, un milieu aride et inhospitalier. Ces mots de la langue, vecteurs d’une certaine mémoire, portent en eux les stigmates d’une mentalité particulière où l’aléatoire nourrissait les craintes d’hommes pour qui l’avenir était constamment vécu comme incertain tant la vie et la survie du groupe tout entier étaient remises en jeu à chaque sortie du campement.

Le terme dawla prendra néanmoins sens sous l’Empire abbasside (750-1258) et pour cause, les nouveaux maîtres du monde musulman qui ne sont autres que des néo-convertis avaient réussi à s’imposer comme État du fait même qu’ils étaient les héritiers d’un État, celui de l’Empire perse disparu des Sassanides. Ils n’appartenaient déjà plus à l’ingrat milieu de l’Arabie occidentale et centrale. Au fil du temps, les descendants des seigneurs de la razzia et leurs alliés se fixent dans des cités, des médinas, pour quelque temps ou pour toujours. Or, le fait de séjourner dans un lieu et s’y habituer renvoie au formidable concept de watan qui finit d’ailleurs par désigner dans l’arabe moderne, la patrie. L’attachement au lieu ne cessera quant à lui de se cristalliser autour du mot bilâd, désignant le pays auquel on tient.

Est-ce un hasard si c’est précisément pour l’indépendance du watan et la libération d’al-bilâd que les Algériens se sont battus contre l’occupant français ? L’aspiration à une Algérie qui vivra État libre et indépendant s’est tapie dans des fragments d’une poésie populaire datant vraisemblablement des années quarante et restés intacts dans la mémoire de ma grand-mère paternelle. Cet État n’a jamais pu se réaliser complètement en dépit des jalons posés en 1962. Les élites politiques qui se sont succédées n’ont vraisemblablement pas eu à cœur de le penser dans une optique de liberté des citoyens. Alors peut-être bien que l’ultime lutte du hirak est de faire incliner les nouveaux dirigeants du pays pour qu’ils œuvrent à l’instauration d’un État algérien civil et moderne.

Paris, lundi 20 janvier 2020

 

[1] Hervé Andres.

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