Allons danser ce soir alors...

C'était une petite soirée de début d'année. Ou plutôt une suite sans fin de la soirée du nouvel an, qui s'étirait, peu importe les dates qui s'égrenaient sur le calendrier. Vous savez, quand vous êtes encore dans cette ambiance pleine d'un sentiment un peu douloureux, de culpabilité, parce que vraiment, là, il faudrait arrêter la machine et aller dormir, parce que vous avez fait une fiesta énorme, avec une centaine de personnes, de l'alcool à gogo, les idées qui flottent, propulsées dans les étoiles, des gens habillés avec des paillettes, femmes, hommes, pêle-mêle, des paillettes partout, des corps qui dansent, et que vous rentrez chez vous au petit matin, avec le soleil qui pointe à l'horizon, un nouveau jour qui vient, plein, lui, de la promesse d'une sévère gueule de bois, d'un mal de tête infini, mais qu'après toutes ces sensations partagées, vous ne pouvez décidément pas rester seul et qu'il faut encore aller se coller à d'autres êtres humains. Vous voyez ? C'est que la solitude est trop lourde, elle est violente, quand elle tombe comme un couperet, et que l'être humain à besoin de rester encore un peu en meute.

Voilà, donc, c'était une soirée poussée par le besoin d'être en meute, juste encore un petit peu, un instant seulement, en meute.

On a donc décidé, à l'invitation d'un hôte plein de raffinement, d'aller ouvrir quelques bouteilles, et de déguster les pâtes préparées comme lui seul en a le secret.

Mais toute la soirée, plutôt que de se demander si chacun d'entre nous allait réussir à s'en tenir à ses résolutions, nous avions tous le nez collé sur nos téléphones, à scroller, compulsivement, à la recherche de la dernière info, en français, en anglais, en arabe... Est-ce que l'Iran allait répliquer ? Est-ce que les Américians allaient en rajouter une couche ? Est-ce que les troupes turques allaient débouler en Libye ? Est-ce que les aéroports allaient tous fermer ? Par quelle route passer pour rejoindre Tripoli ? Misrata ? Un avion ? Et s'il était annulé ? Un taxi collectif ? Mais comment passer la frontière ?

Et puis, quelque part, dans cette pièce, où nous étions réunis, collés les uns aux aiutres, les ventres pleins, alors que l'ambiance deviennait trop calme, un murmure s'est fait  entendre  : « Alors, on va au bar ? » « Non on va en boîte ! Allez on va danser... » Dans un coin de la pièce des négociations commencent. Boire un verre dans un endroit calme ? Danser dans un endroit trop bruyant ?

Ce murmure ne couvre pas le reste de la discussion. « Tu t'imagines que la Tunisie, entre l'Algérie et la Libye, peut disparaître en une nuit ? » « Et si plein de réfugiés arrivent comme en 2011, est-ce que l'on arrivera à les aider cette fois encore ? » « Et dire que l'on a toujours pas de gouvernement... » La guerre, les guerres, dans toutes nos bouches et toutes nos têtes, là, alors même que l'on a réussi à tenir debout jusqu'à maintenant, à mener à bien cette année, qui terminait difficilement. Là, la guerre, et la promesse d'une nouvelle année, qui s'ouvre sur des murs, de la violence et de la mort.

Et alors que les discussions géopolitiques, les réflexions sur les stratégies des deux camps libyens, et l'implication de la France et l'Italie allaient bon train, une voix a dit « Mon amour, demain je retourne travailler en zone de guerre, alors... » Et sans plus de discussion une voix a répondu : « Allons danser ce soir alors, demain on sera peut-être mort. » Et tous, en meute, nous nous sommes levés, et nous sommes allés danser.