Hirak, Saison 2

Soulèvement populaire en Algérie

 

… Le septième apportera la justice. Ainsi disait le Cheikh du village. Mon oncle me récite les huit vers de la vieille prophétie qu’il tenait de ma grand-mère et force est de reconnaître que les prédictions du vieux sage concernant les présidents de l’Algérie depuis l’indépendance proclamée le 5 juillet 1962 se sont toutes révélées justes. Comment ne pas y croire ?

Ceci n’est pas une anecdote, mais bien une des innombrables déclinaisons de l’invisible qui est la composante oubliée des analyses et autres regards portés sur la société algérienne depuis le début du hirak qui inaugure sa saison 2. La rue avait beau hurler « Non aux élections », celles-ci se sont tenues le 12 décembre dernier comme annoncé. La nuit n’a pas dû être de tout repos pour les urnes qui ont travaillé laborieusement pour accoucher du nom du vainqueur le vendredi 13 décembre en toute fin de matinée. Ailleurs, les résultats sont donnés le soir même à la fermeture des bureaux de vote.

Abdelmadjid Tebboune, Président de la république algérienne

 

Sept jours plus tard, l’élu dès le premier tour à plus de 58% des voix confirme sa prise de fonctions en prêtant serment devant les différents représentants des corps de l’État. Quand il descend de voiture sur l’esplanade du Palais des Nations qui donne sur la mer, il est seul. N’y a-t-il donc pas de Madame Tebboune ? Cette arrivée en solo donne le premier ton. Le tapis rouge sur lequel il s’avance n’est pas tout à fait droit et sa démarche est rapide. La cérémonie s’ouvre avec la récitation de versets coraniques. L’hymne national sera entonné beaucoup plus tard. Malgré l’aisance affichée, il fera un lapsus en jurant de « respecter le choix libre du peuple » alors qu’il s’agit de « respecter la liberté du peuple de choisir ».

Dans la foulée, une dizaine de prisonniers sont libérés après plusieurs semaines d’incarcération pour port du drapeau amazigh lors des manifestations hebdomadaires du vendredi. Le jeune poète, Mohamed Tadjadit, est quant à lui condamné à 18 mois de prison ferme pour atteinte à l’unité nationale.

Le lundi 23 décembre 2019, les médias annoncent en milieu de matinée le décès d’Ahmed Gaïd Salah, chef d’État-major des armées, suite à un malaise cardiaque. Cette mort tombe à point nommé. L’homme-garant du régime contesté par le hirak s’en tire à bon compte. La nouvelle a quelque chose de sidérant. Dieu est grand !

Je crains que le changement ne soit pas pour demain. L’aspiration à une société civile est bien là, mais la société est aussi à considérer pour ce qu’elle est : tribale, patriarcale et superstitieuse. Le pouvoir politique aurait-il seulement pu se passer de la tutelle militaire ? Le fatalisme répondra que l’on déroule notre histoire depuis 1962 comme on peut et que dans l’état actuel des choses, on ne peut pas se passer de l’armée. Les dogmes érigés ne se laissent pas détruire aussi facilement et si la mort redistribue les cartes, c’est aux joueurs restants. Le peuple algérien va devoir arracher sa place à la table de jeu. Alors seulement, la patrie pourra commencer.

 

Constantine, lundi 23 décembre 2019

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