Rome. 100 000 sardines place San Giovanni…Pari gagné !

C’est un peuple de gauche, orphelin, déconnecté du Partito Democratico balkanisé et déliquescent, qui est venu s’agglutiner dans la lumière dorée de ce samedi 14 décembre, Place San Giovanni, haut lieu de la contestation populaire romaine.

Dans cette foule bigarrée, des papis et mamies aux tignasses grisonnantes battent le pavé aux côtés d’enfants perchés sur les épaules de leurs parents. Beaucoup de jeunes aussi ont fait le déplacement. Féministes, écolos, lycéens, syndicalistes, artistes de rue, demandeurs d’asile, travailleurs, activistes, citoyens lambda forment les bancs de ces éclectiques sardines improvisant des « Bella ciao » plus ou moins réussis.

A la demande des organisateurs, aucun drapeau n’a été brandi, en revanche une multitude de poissons frétillent au bras des manifestants : sardines en carton, tissus ou alu, plus petites qu’un anchois, plus grosses qu’une baleine… Aucun programme politique n’émerge non plus de l’acoustique poussive, les flots de sardines s’autogèrent dans la bonne humeur. L’important c’est d’être là, de résister à l’abject, de ne plus être pris en otage par les discours de haine, la polarisation, la gouvernance en crise… une kyrielle de maux qui a fini par plomber sérieusement l’atmosphère du « bel paese ».

Comment sont nées les sardines, que veulent-elles, sont-elles appelées à durer, et sous quelle forme ?

Le mouvement est parti de Bologne le 14 novembre. Des élections régionales y auront lieu le 26 janvier prochain. Matteo Salvini, qui est en campagne électorale permanente, convoite avec ardeur ce bastion historique de la gauche et s’apprête à y tenir un meeting.

Quatre jeunes Bolognais décident alors de le défier en appelant leurs concitoyen.n.es à descendre dans la rue. 15000 personnes répondent à l’appel en se serrant comme des sardines à Piazza Maggiore. Un mouvement d’importance majeure vient de naître. L’Italie sort de sa torpeur, sa société civile s’ébroue sur le bitume des villes à intervalles réguliers, des voix s’élèvent et vont rejoindre celles des rares intellectuels -Michela Murgia, Erri de Luca, Roberto Saviano, etc.- à avoir dénoncé les dérives néo-fascistes de l’ex ministre Salvini. En tout une centaine de places ont été prises d’assaut du Nord de l’Italie au talon de sa botte, et participent à l’ébauche de structuration des sardines.

Et maintenant que vais-je faire ?

Au lendemain de la manifestation, provoquant le tollé général dans les rangs de la droite et de l’extrême droite, 150 coordinateurs et coordinatrices représentant les 113 places engagées dans le mouvement se sont réuni.e.s dans le squat romain de la Spin Time Labs où le cardinal Krajewski, l’aumônier du pape, avait rebranché illégalement l’électricité en mai dernier.

Pour le moment, le leader incontesté de la Lega Nord, premier parti dans les sondages sur les intentions de vote des Italien.ne.s, s’est contenté de gausser les sardines, les accusant d’être manipulées par le Partito Democratico (centre gauche). Mais cet élan citoyen qui a fait boule de neige dans tout le pays vient d’asséner un coup rude à son action, particulièrement virale sur les réseaux sociaux.

La rhétorique politique anti-migrant de Salvini, essentiellement fondée sur la peur, l’amalgame et la désinformation, a largement contribué au climat toxique et délétère qui s’est répandu dans tout le pays. Les attaques antisémites subies par la sénatrice à vie Liliana Segre -rescapée des camps-, les discriminations contre les populations musulmanes dans les municipalités administrées par la Lega, les attaques verbales ou physiques contre les migrants en disent long sur cette dérive.

Mattia Santori

En misant sur une occupation physique et palpable de la rue, les sardines ont montré qu’il existe une autre Italie, humaniste et solidaire. « Nous avons repris la place » clame Mattia Santori. Boucles souples, regard noisette, sourire scintillant, cela fait plusieurs semaines que cette gueule d’ange, porte-parole du mouvement, fait la tournée des plateaux télé pour raconter les motivations profondes des sardines. L’idée forte est de réinvestir la politique et ses institutions en se revendiquant des principes antifascistes, antiracistes, antipopulistes inscrits dans la constitution italienne, principes repris dans les six points énoncés durant le rassemblement à Rome, dont voici la traduction :

- Un : nous prétendons que nos élus travaillent sur les lieux institutionnels prévus à cet effet ;

- Deux : quiconque revêt la charge institutionnelle de ministre doit communiquer exclusivement à travers les canaux institutionnels ;

- Trois : nous prétendons qu’il y ait transparence dans l’utilisation que la politique fait des réseaux sociaux ;

- Quatre : nous prétendons que le monde de l’information traduise nos efforts en messages fidèles aux faits ;
- Cinq : que la violence soit exclue du langage politique et qu’elle soit assimilée à la violence physique ;

- Six : abroger le décret « Sécurité » de Matteo Salvini.

Certains commentateurs politiques s’en sont donnés à coeur joie pour dénigrer les sardines : en substance ce serait la première fois que l’on assisterait en Italie à un mouvement qui ne prend pas pour cible le pouvoir mais l’opposition (de droite). Par ailleurs, l’absence d’un vrai programme ne saurait légitimer le nombre exponentiel de sardines que les agitateurs bolognais ont su attirer sur les places.

Ces derniers n’en campent pas moins sur leurs positions : « Il n’y aura ni parti, ni listes civiques en Emilie Romagne. Nous soutiendrons au besoin les listes de gauche, chacun en toute liberté », a déclaré la coordinatrice des Pouilles. Pour Grazia De Sario, sardine de Barletta, la démarche adoptée est claire : «Nous continuerons à remplir les places et à lancer nos messages antifascistes et antiracistes, pour endiguer la haine verbale de Matteo Salvini.» La phase 2 prévoient aussi des actions du même acabit dans les régions plus excentrées de la péninsule, sur l’arrête apennine.

L’internationale des Sardines

Les sardines étonnent et surprennent en assumant un autre paradoxe : revendiquer un retour aux institutions politiques pour combattre la doxa du populisme, sans pour autant descendre dans la cour des grands en créant leur propre force politique. Les Italien.n.es qui ont été se mêler dans les bancs des mécontents ont « les écailles entre deux eaux » : la politique traditionnelle est un paradigme élimé incapable de répondre à leurs aspirations de justice sociale et d’apporter des solutions de fond à la crise qui secoue le pays (la dégringolade des Cinque Stelle ne leur donne pas tort). Mais les sardines abhorrent par dessus tout le salvinisme, ses viscères, son refus de l’autre, son entre soi de gros bourg, son cynisme face à la tragédie des sauvetages en Méditerranée. Et bien sur toute cette ignominie hyper médiatisée sur les réseaux sociaux.

Cette représentation du monde étriquée et dangereuse ne s’est pourtant jamais aussi bien portée qu’aujourd’hui, des USA de Trump à la Hongrie d’Orbán en passant par le Brésil de Bolsanaro. C’est pourquoi ce samedi 14 décembre, les sardines avaient aussi accosté sur les places de Bruxelles, Paris, et New york... « Sardines de toutes les mers unissez-vous » pouvait-on lire dans la manifestation de Piazza San Giovanni.