Nous sommes toutes des filles de violence

Nous sommes nées dans la violence, nous avons survécu à la violence, et nous

quitterons peut-être ce monde par la violence.

Une de nous mourra peut-être des coups de poing ou de couteau d’un inconnu, ou des gifles d’un amant ou succombera par son silence douloureux.

Nous n’avons pas besoin d’une journée mondiale de lutte contre les violences faites aux femmes pour comprendre ce que la violence nous fait. Mais les privilégiés peuvent avoir besoin de plus de journées pour réaliser ce que nous vivons, ce que nous allons vivre, et ce qui nous tuera un jour.

Nous sommes toutes des filles de violence. Tous les noms d’oiseaux que nous lancent nos ennemis ne sont pas faux : nous sommes de fait malades, complexées et hystériques. Nous souffrons de détresse psychique, de maladie mentale et de difficultés à établir des relations de confiance avec l’autre en général et les hommes en particulier, parce que nous sommes des filles de violence.

Les années d’injustice et de violence ne peuvent pas faire fleurir l’amour, la paix et le bien-être. Nous détestons vraiment les hommes dans les rues qui ne nous ont jamais appartenu, dans les cafés où des procès moraux se tiennent sur notre vie privée, inventant sur notre compte des histoires imaginaires, dans ces bars où nous n’avons pas le droit d’aller. Même dans ceux où nous sommes tolérées, nous y allons sans plaisir, parce nous y sommes tout le temps menacées d’attouchements, de conversations désagréables, de mots insultants et de regards assassins.

Nous sommes des filles de violence. La violence nous suit partout où nous allons et à chaque pas de notre vie. Oui, bien sûr, nous sommes parfois des mal-baisées : la plupart de nos premières expériences sexuelles se sont faites sous forme d’agressions. Certaines d’entre nous ont réussi à surmonter ça et à établir des relations saines et consensuelles, d’autres, traumatisées, n’y sont pas parvenues. Nous sommes parfois des malbaisées, parce que la plupart d’entre nous n’ont pas de droit à une vie sexuelles et pour beaucoup, la perte de notre virginité est une condamnation à mort. Certaines d’entre nous pratiquent des rapports sexuels incomplets pour ne pas se faire tuer. D’autres ont des rapports complets mais dans le plus grand secret. Nous sommes parfois vraiment des malbaisées, même si nous avons dépassé la barrière de la peur et décidé de disposer librement de notre corps.

Certaines d’entre nous sont trahies par leur corps, tant ce corps a subi de violence et d’oppression qu’il refuse d’être libre et c’est le vaginisme. Son refus d’être pénétré par une verge est comme un rappel du danger encouru en cas de dénonciation.

Nous sommes parfois vraiment des malbaisées, parce que notre orgasme n’est pas une priorité dans un rapport avec un homme, qui prend fin généralement dès que Monsieur a éjaculé. L’existence même du clitoris reste une énigme pour la plupart d’entre eux.

Nous sommes de fait des complexées, des hystériques et des malades parce que nous sommes des filles de violence, que nous ne sommes pas encore guéries, que nous essayons de guérir au milieu de toute cette violence, avec l’aide d’un peu de solidarité féminine, d’amour et de douleur partagée. Avec l’aide d’un vrai allié, ou d’un ami qui a décidé de nous faire profiter de ses privilèges. Avec l’aide d’un amant qui n’a peur ni de notre douleur ni de notre haine pour les hommes, qui n’est pas perturbé par le fait que notre mutilation nous suit partout où on va, un amant capable de trouver notre clitoris

Nous sommes des filles de violence et nous guérirons un jour.


Traduit par Rim Ben Fraj

Édité par Fausto Giudice

Première publication sur TLAXCALA

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