Liban. Quand les travailleuses domestiques s’approprient les mots des maîtres

Les multiples parcours de la langue arabe · Au Liban travaillent des dizaines de milliers de domestiques migrantes. Pour elles, apprendre la langue arabe devient un outil d’autonomisation et de liberté.

C’est à Beyrouth, par l’un de ces dimanches après-midi d’août, chaud et paisible. Les rues sont vides, loin de l’habituelle agitation de la ville. Dans Achrafieh, un groupe d’une trentaine de personnes s’entasse dans la pièce principale d’un appartement. Toutes écoutent Rahaf Dandash avec une vive attention. Nous nous trouvons au Migrant Community Center (MCC), une organisation qui défend les droits des travailleuses domestiques migrantes au Liban. Rahaf, la coordinatrice du centre, fait office de modératrice de la réunion. Elle énumère les points à discuter et fait le rapport hebdomadaire des activités, des déplacements envisagés, des projets et des questions d’organisation. La salle est pleine ; plusieurs nationalités sont représentées, mais ce sont les Éthiopiennes et les Soudanaises qui sont les plus nombreuses. Étonnamment, les discussions se font en arabe alors que le public est cosmopolite.

 

250 000 travailleurs migrants

Le MCC — qui fait partie du Mouvement de lutte contre le racisme fondé en 2010 — est né de la nécessité de fournir un lieu sûr aux travailleuses migrantes. Elles peuvent s’y reposer, s’y confier et constituer une communauté de soutien. Le Centre a plus de 500 membres répartis en une douzaine de nationalités de toutes sortes de milieux. Le Liban accueille environ 250 000 travailleurs domestiques migrants, le plus souvent des femmes, originaires d’Éthiopie, du Népal, du Bangladesh, du Cameroun, pour ne citer que quelques pays. Dans un pays d’environ 5 millions d’habitants, on estime qu’une famille sur quatre dispose des services d’une travailleuse domestique. Elles occupent toutes sortes d’emplois et beaucoup doivent apprendre l’arabe, dans des foyers qui ne maîtrisent aucune autre langue. Elles doivent affronter de dures conditions de travail, sans compter un racisme et un sexisme endémiques.

On attend de ces employées qu’elles parlent arabe pratiquement du jour au lendemain. Celles qui ont comme langue maternelle l’amharique (Éthiopie) ou le cingalais (Sri Lanka) peuvent désormais communiquer dans cette langue. Peu à peu, dans des lieux comme le MCC, la langue arabe utilisée par les militantes et autres membres est devenue un outil de rapprochement des communautés.

« Si vous parlez la langue, alors vous connaissez vos droits et vous savez comment vous y prendre avec les gens », explique Racha, travailleuse domestique, militante éthiopienne et membre du MCC. Elle a été l’une des très nombreuses personnes qui ont accepté de partager leur expérience, pour elle par le biais d’une messagerie vocale faute de temps et à cause des contraintes de travail. Certaines ont préféré ne pas mentionner leurs vrais noms qui ont été changés pour préserver leur anonymat.

 

Premiers contacts avec la langue arabe

Comme Racha, toutes les travailleuses domestiques migrantes sont venues au Liban par l’intermédiaire du système de la kafala qui signifie littéralement « parrainage ». Ce système est en place dans de nombreux pays de la région. Il est régi par un ensemble de règles distinctes des autres lois libanaises sur le travail. Les règlements qui relèvent de la kafala s’appliquent au contrôle de l’entrée, de la résidence et de l’emploi de ces travailleuses et leur refuse certaines protections dont les employées régulières bénéficient habituellement de par la loi. Cela concerne, entre autres choses, le salaire minimum, les indemnités en cas de licenciement irrégulier et la sécurité sociale.

La plupart du temps, dès leur arrivée les travailleuses domestiques migrantes sont aussitôt confrontées à la question de la langue. Lorsqu’elles débarquent pour la première fois, elles sont séparées des autres passagers et placées dans une pièce par la Sécurité générale, l’administration en charge du suivi des résidents étrangers, de la délivrance des visas et des permis de travail. Elles attendent alors que leurs employeurs viennent les chercher.

« Vous ne pouvez vraiment pas vous exprimer et même si vous y parvenez, le responsable ne vous comprendrait pas et vous non plus », explique Racha qui se souvient de son arrivée dans le pays il y a 12 ans. A peine avait-elle posé pied sur le sol libanais que son passeport lui était retiré et remis à son employeur — même si c’est contraire à la loi. Selon le contrat type des travailleuses domestiques, qu’elles doivent signer lors de leur prise de fonction, liberté leur est donnée de conserver leur passeport, mais les agences et les employeurs les conservent, comme un moyen de les empêcher de quitter la maison où elles travaillent.

 

« Madame va venir vous chercher »

Quand Maya est arrivée au Liban venant d’Éthiopie en 2011, alors âgée de 29 ans, elle ne comprenait pas un mot d’arabe. Alors qu’elle attendait son employeuse, on lui indiqua en anglais que « Madame » allait venir la chercher. « Madame » est le terme utilisé pour désigner la personne de la maison avec laquelle elle aura le plus souvent à travailler. C’est généralement une femme puisqu’il s’agit de tâches domestiques. Maya faisait partie de celles qui comprenaient l’anglais et a donc pu saisir des bribes de ce qui a été dit à l’aéroport. Mais quand « Madame est arrivée », elle ne parlait que l’arabe. « Dans la voiture, elle ne m’a parlé qu’en arabe. Je ne comprenais rien. On a un peu essayé de communiquer par des signes. Mais la plupart du temps, elle ne me parlait qu’en arabe comme si je comprenais ce qu’elle disait, alors que je ne comprenais pas un mot, rien », dit Maya en évoquant leurs premiers échanges dans une langue qu’elle entendait pour la première fois.

Son expérience n’est pas une exception. « L’employeur n’apprendra pas votre langue — il ne vit pas dans votre pays ; vous, vous vivez dans le sien ; c’est donc à vous d’apprendre sa langue si vous voulez lui parler » indique Salam qui est également arrivée en 2011 d’Éthiopie. Il lui a fallu huit mois pour apprendre l’arabe. Elle a pratiqué la langue sans relâche, jour après jour, posant des questions, prenant des notes et posant encore plus de questions. « J’avais beaucoup d’énergie, je posais des tonnes de questions à tel point que les gens s’irritaient contre moi. Quand je ne comprenais pas quelque chose, je reposais ma question quand bien même c’était pour la 40e fois. C’est avec cet état d’esprit que j’ai appris à parler l’arabe », explique-t-elle.

Quelques-uns des premiers mots entendus et appris correspondent à des ordres directs exprimés au féminin. « Les mots que j’ai tout de suite compris étaient may [eau], taa’e [viens], jeebeh [apporte], rooheh [va], » se souvient Maya. Les premiers mots compris par Racha étaient différents : « c’étaient la’ [non] et naa’m [oui] », se souvient-elle comme si c’était hier. Son employeur de l’époque ne voulait en aucune façon qu’elle dise « oui » en anglais si quelqu’un l’appelait par son nom, quand bien même comprenait-elle cette langue. Racha devait le dire en arabe.

 

Des insultes et des ordres

Dans la mesure où c’est généralement de cette manière qu’on s’adressait à elles, certaines ont fini par apprendre à parler l’arabe de cette manière, utilisant la même terminologie, la même structure de phrase et la forme féminine pour tout et n’importe quoi. « Demandez à une travailleuse domestique quels sont ses premiers souvenirs d’arabe. Elle vous dira très souvent que c’étaient des insultes, des ordres ou d’autres formes de violence verbale », explique Summaya Kassamali, anthropologue et chercheuse postdoctorale à la Maison des sciences de l’homme de l’université américaine Tufts, dans une interview écrite.

« Yalla a été le premier mot que j’ai compris », se souvient Tania qui vient du Sri Lanka. “Yalla yalla ya siri lankieh ! (Allez, toi la Sri Lankaise !), taa’e (viens), emshe (va), énumère-t-elle quand elle décrit ses premiers jours au Liban. Les travailleuses domestiques migrantes sont souvent désignées péjorativement comme des « Sri Lankaises », quelle que soit leur nationalité, car beaucoup viennent d’abord de ce pays. Cette appellation a été remplacée par celle d’etiopiyeh (Éthiopienne), quand elles ont été de plus en plus nombreuses à arriver, indépendamment une fois encore de la nationalité de la personne concernée.

Tania a été envoyée au Liban par une agence en décembre 1993. « J’imaginais trouver un bon emploi, devenir secrétaire, assistante. C’est ce que j’avais demandé ». Au lieu de quoi, elle a passé les six premiers jours dans le pays enfermée dans une pièce sale et vide, sans matelas ni eau, avec d’autres travailleuses étrangères. L’agence la trimbalait d’une maison à une autre, cherchant quelqu’un qui la recruterait, et même à un certain moment dans un bordel d’où elle a pu s’échapper. « J’ai compris très rapidement le pays et sa population et qu’il n’y avait pas de solution », dit-elle.

 

Les mots pour apprendre

« La Madame avec laquelle j’ai travaillé à mes débuts était très indisposée par le fait que je ne comprenais pas ce qu’elle disait. Et j’étais en colère contre moi-même , dit Maya, et quand elle me parlait, elle me disait que je ne savais pas parler l’arabe. Je sentais que c’était comme si elle me le criait. C’était vraiment très très dur ».

Beaucoup de travailleuses apprennent à parler la langue en à peine quelques mois, mais sont tout de même critiquées parce qu’elles ne la parlent pas couramment ou rapidement. « Il existe un ensemble de pratiques autour des travailleuses domestiques (sans parler de ce qui se dit à leur encontre) qui est au cœur de l’architecture de violence dirigée contre elles, et c’est sans surprise que cette violence passe par l’arabe », écrit Summaya.

Maya en avait conscience. « Vous aviez l’impression parfois qu’ils parlaient de vous lorsqu’ils parlaient entre eux, et ils se mettaient en colère dès que vous ne compreniez pas la moindre chose. Ça n’est pas un sentiment agréable ». Il ne lui a fallu que deux mois pour comprendre le vocabulaire de base et les ordres et six mois pour se faire comprendre et à peu près tout saisir. À titre de comparaison, la plupart des expatriés occidentaux passent des mois — si ce n’est des années — sans avoir besoin d’apprendre l’arabe pour travailler ou se débrouiller.

« Les 6-8 premiers mois ont été très difficiles. Vous devez partir de zéro comme un enfant. [L’employeuse] ne vous désigne les choses qu’une seule fois », dit Racha qui avait 21 ans quand elle a dû apprendre la langue. « Chaque jour, c’est yalla, yalla, yalla. C’est le mot pour tout », dit Tania. Le mot yalla, en arabe parlé de tous les jours veut dire « allez », mais il est utilisé ici comme un ordre : « allez, dépêche-toi ! » pour signifier à quelqu’un de faire quelque chose plus rapidement.

Chacun a sa méthode pour apprendre la langue. Les unes regardent chaque jour les séries TV en arabe, d’autres s’essaient à parler avec d’autres travailleuses domestiques en arabe, écrivent des mots avec leurs propres caractères ou posent des questions. Le plus utile, c’est de pratiquer.

Une amie de Racha travaillait au Liban depuis six ans. Elle s’occupait d’une vieille dame malade qui parlait à peine. « Elle ne pratiquait pas la langue, ne parlait à personne et à la façon dont elle parlait l’arabe, elle donnait l’impression qu’elle venait tout juste d’arriver dans le pays », dit-elle.

La quasi-totalité du lexique de celles qui ont appris la langue, à part les ordres et les directives, tournait autour de la cuisine et du travail domestique dans la mesure où c’était l’environnement auquel elles sont exposées. « Basal, banadoura et tout ce qui se rattache à la préparation des repas et à la cuisine a été très facile à apprendre », explique Maya. C’étaient quelques-uns des premiers mots qu’elle a appris.

Racha travaillait dans une famille qui avait des enfants, ce qui lui a permis aussi d’apprendre rapidement. « Dès qu’ils venaient, ils vous disaient qu’ils voulaient quelque chose, comme de l’eau par exemple, et vous appreniez avec eux. Mais si vous n’étiez pas de celles qui captent les mots et s’en souviennent, alors c’était très difficile », continue-t-elle.

 

Une question de survie

Parler l’arabe facilite la communication de ceux et celles qui à l’origine ne partageaient pas la même langue. « Vous savez, j’ai vraiment profité de l’arabe, pas seulement un peu », dit Maya, « mon voisin est aussi un Éthiopien, mais d’un village différent du mien où l’on ne parle pas l’amharique ». Il existe plus de 80 langues parlées en Éthiopie. « Pour communiquer, nous échangions en arabe. L’amie de mon employeur en était toujours surprise se demandant pourquoi nous nous parlions en arabe », se rappelle-t-elle en riant.

« Parler l’arabe est souvent une question de survie », écrit Patricia qui travaille pour la page Facebook This is Lebanon. « Plus la travailleuse maîtrise l’arabe plus elle devient autonome », explique-t-elle. Quelques personnes interviewées pour cet article n’ont pas dit autre chose.

Le fait que la majorité des travailleurs domestiques migrants soient des femmes fait que le sexisme s’ajoute au racisme, certaines d’entre elles étant exposées aux agressions et harcèlements sexuels lorsqu’elles sont dans la rue. Connaître l’arabe permet de vous défendre. « Si vous marchez dans la rue et que quelqu’un vous harcèle, vous saurez comment vous défendre », dit Racha.

Estelle voit dans l’apprentissage de la langue un bon moyen pour affronter la vie de tous les jours, entre promenades dans Beyrouth, taxis, courses et marchandage sur les prix. « Il est bon d’apprendre la langue quand vous arrivez dans le pays, shway [un peu] pour vous protéger », dit-elle. Elle est venue du Ghana il y a 9 ans et il lui a fallu plus de trois ans pour apprendre les éléments de base de l’arabe et se débrouiller. Elle a pu trouver sa propre communauté grâce à une église où se retrouvent des personnes de différents pays d’Afrique. Elle a pu se déplacer dans le pays pour les activités de son église, comme à Miziara, un village du nord à 2 heures de Beyrouth. « Je ne peux pas parler l’arabe courant. Si vous parlez trop vite, je ne comprendrais pas, mais si c’est lentement je comprendrais, je saurais me défendre, comment aller et venir », explique-t-elle.

Elle a une vision philosophique de l’apprentissage des langues : « Lorsque vous arrivez dans un pays, si vous apprenez quelque chose, c’est mieux que rien », conclut-elle.

Beaucoup de Libanais parlent français ou anglais. Aussi, les travailleuses domestiques migrantes qui parlent ces langues peuvent s’en sortir, en fonction du lieu où elles travaillent, ce qui est le cas d’Estelle. Elle est en mesure de communiquer en anglais avec son agence et les personnes pour lesquelles elle travaille.

« Pour moi personnellement, quand je suis arrivée au Liban, toutes les personnes auxquelles j’avais à faire parlaient un peu le français », explique Nathalie, originaire de Madagascar et qui vit et travaille au Liban depuis 23 ans. « Je parle donc français avec elles. Même si parfois c’était un peu dur pour elles, elles continuaient à me parler en français ». Elle a appris les bases de l’arabe, « Je comprends l’arabe, mais je ne le parle vraiment pas puisque je n’ai jamais eu à l’apprendre. Si toutefois je dois le parler, je peux me faire comprendre en arabe. Mais discuter… non vraiment, je ne suis pas capable de le faire en arabe », continue-t-elle.

 

Du dialecte à l’arabe littéral

Les employées apprennent au contact des employeurs. Elles décalquent leur dialecte et leur accent, ce qui conduit parfois à des anecdotes amusantes. C’est le cas de Mira qui a travaillé pour deux vieilles dames de Zgharta, une ville du nord, et qui parle un dialecte très prononcé caractéristique de cette région. À intervalles réguliers, Mira utilise une expression sombre et archaïque spécifique à cette ville, « yerham mawtek », qui, grosso modo, signifie : « que vos parents décédés reposent en paix » et est utilisée en guise de remerciement chaleureux.

Le langage qu’apprennent les travailleuses domestiques sur le tas est le dialecte libanais, l’ammiyeh qui est très différent de l’arabe littéral. Ce qui fait qu’il n’est pas fréquent que celles qui apprennent l’arabe parlé soient aussi capables de lire et d’écrire. Écrire en arabe passe alors par l’utilisation de lettres latines. Racha en a décidé autrement. En plus de son travail, elle apprend aussi à parler, lire et écrire l’arabe littéral. « Dès que j’entends fos’ha [arabe littéral] je ris parce que c’est comme si je ne savais pas du tout parler arabe, c’est une langue complètement différente », dit-elle. « Je me suis dit que je devais apprendre à l’écrire et le lire. J’ai donc appris à écrire les lettres, je le pratique », poursuit-elle.

Le dialecte libanais est diffèrent de l’arabe littéral pour ce qui concerne les mots, leur prononciation, la grammaire et même la façon dont les phrases sont construites. « Quand je voulais regarder les nouvelles du soir, je m’apercevais que je ne comprenais pas tout… parce qu’ils utilisaient les mots du fos’ha, pas ceux qu’on utilise tous les jours. J’ai toujours eu besoin de beaucoup me concentrer pour tenter de déchiffrer ce qui était dit », explique Racha. Apprendre à lire et à écrire lui a été utile « pour savoir parfois ce que l’on signe », ajoute-t-elle.

Le contrat type que toutes les travailleuses signent avant de commencer à travailler avec leur « garant » est rédigé en arabe. Même s’il est prévu qu’il soit traduit en plusieurs langues, un rapport d’Amnesty révèle que ce n’est généralement pas le cas. Au-delà des contrats, il est parfois difficile pour certaines de faire face aux choses de la vie quotidienne, comme se repérer dans des rues où les indications sont en arabe et en français, ou faire les courses, remplir des papiers ou des choses aussi simples que vérifier la date à laquelle leur permis de résidence expire.

Racha a aussi d’autres raisons d’apprendre l’arabe littéral. « Puisque vous vivez déjà ici, peut-être voudrez-vous y faire votre vie et avoir des enfants. Comment pourrez-vous apprendre à votre enfant à lire et à écrire si vous ne le savez pas vous-même ? » Cela fait quatre mois maintenant qu’elle suit des cours au MCC. Des cours d’arabe, mais aussi d’anglais et de français, sont proposés gratuitement par l’organisation. Ils sont dispensés par des volontaires plusieurs fois par semaine, mais surtout les weekends dans la mesure où les travailleuses n’ont que le dimanche de libre. Il y a 7 volontaires pour 21 classes et environ 180 apprenants.

Maya prend aussi des cours d’anglais chaque semaine. « Au MCC, la plupart du temps on ne parle que l’arabe, à l’exception des cours d’anglais où l’on ne parle qu’anglais avec notre professeur, ce qui fait qu’on apprend mieux », dit-elle.

 

Pour défendre ses droits

Retour au MCC en ce dimanche tôt dans l’après-midi. Rahaf, la coordinatrice de Beyrouth, donne davantage de détails sur l’enregistrement des membres pour le marathon et les promenades à la plage prévues pour tout le monde. Certaines posent des questions en arabe, des discussions en aparté sont chuchotées, également en arabe, mais certains mots sont traduits en amharique quand c’est nécessaire.

Même si de nombreuses réunions se tiennent en arabe au MCC, toutes n’utilisent pas cette langue. Si quelqu’un ne parle pas l’arabe, la réunion est généralement traduite en français et en anglais. « Quand vous avez toutes ces nationalités au Liban qui sont soumises au même système, la seule solution est de changer le système et la seule façon de s’organiser pour ces communautés est d’être ensemble. Alors, la langue joue véritablement un rôle », explique Rahaf.

Avec ou sans langue, les travailleuses domestiques prennent elles-mêmes les choses en mains. En tant qu’initiées au système de la kafala et l’ayant éprouvé pendant des années, des décennies pour certaines, elles savent où les choses doivent changer et quelle sorte d’aide et de soutien est nécessaire.

De nombreuses travailleuses font état de conditions de travail déplorables, dormant dans des salons ou sur des balcons, privées de nourriture ou travaillant dans plusieurs maisons sans qu’on leur ait demandé leur autorisation. Le système de parrainage leur interdit quasiment de mettre fin à leur contrat. Quelques-unes d’entre elles prennent la fuite pour des raisons allant de dures conditions de travail au non-paiement de salaires ou pour échapper à de la maltraitance physique ou psychologique. Celles qui s’y résignent sont automatiquement considérées comme des immigrantes illégales et risquent d’être arrêtées ou déportées si elles sont rattrapées.

« Dans ce système, c’est toujours l’employeur qui a le dernier mot. Même quand nous sommes dans notre droit, nous sommes victimes du système. Quand bien même l’employeur a commis une faute, nous sommes expulsées » explique Natalie. Il existe même des cas où des travailleuses, après avoir atteint la limite du supportable, tentent de s’échapper en prenant de gros risques si elles sont enfermées dans des maisons, ou essaient de se suicider, y parvenant parfois. Ces situations sont en augmentation de façon alarmante : un rapport de Human Rights Watch datant de 2008 rapporte qu’au moins une travailleuse domestique migrante trouve la mort chaque semaine, soit par suicide, par accident sur leur lieu de travail, soit par assassinat. Un autre rapport de 2017 de The New Humanitarian révèle que deux travailleuses domestiques meurent en moyenne chaque semaine.

 

Le 1er mai, fête des travailleuses

À l’occasion de la Fête des travailleurs, célébrée le 1er mai ou plus généralement le dimanche le plus proche du 1er mai pour rassembler le plus de travailleuses domestiques possible, est organisée une marche annuelle pour tenter de faire bouger les choses. Chaque année, ces marches prennent un itinéraire différent, habituellement dans des quartiers populaires et résidentiels, pour mieux faire connaître la situation des travailleuses domestiques. Tandis que les gens défilent dans les rues, chantant et battant des mains, des dizaines de travailleuses font des signes depuis leurs balcons étant dans l’impossibilité de rejoindre les protestataires. Les pancartes, slogans et chants sont nombreux et s’expriment en plusieurs langues, l’arabe, mais aussi l’anglais, le français, l’amharique et d’autres. « Nous nous adressons aux Libanais, c’est pourquoi nos chants de protestation utilisent généralement l’arabe », explique Rahaf. Les discours sont prononcés en plusieurs langues, mais les médias libanais traditionnels qui couvrent la marche ne s’intéressent généralement qu’aux discours en arabe.

À côté de la marche annuelle, certaines apportent leur aide sur le terrain. Natalie a, par exemple, pris la décision de constituer son propre réseau avec des travailleuses et des militantes qui partagent son point de vue en prenant part à des ateliers et à des événements. En 2016, avec 7 autres travailleuses, elle a cofondé l’Alliance of Migrant Domestic Workers in Lebanon qui rassemble 70 membres venant de 7 pays. Elles misent sur l’émancipation des femmes pour combattre le racisme et le sexisme. Elle travaille à temps plein comme travailleuse domestique dans la même maison qu’elle a intégrée à son arrivée et milite les samedis et dimanches.

De son côté, Racha est derrière un réseau de soutien aux travailleuses éthiopiennes qui porte le nom de Nyale Nyale qui en amharique signifie « Tu es à moi et je suis à toi ». Il s’agit d’un réseau d’entraide aux travailleuses éthiopiennes qui ont quitté leurs employeurs et qui ne savent où aller. Se fondant sur son expérience, Tania a créé une communauté de 35 travailleuses sri lankaises. En plus de toutes ces activités, elle est devenue cheffe cuisinière après avoir suivi une école de cuisine. Elle organise des dîners et des événements dans différentes organisations.

Certaines ont décidé d’étendre leur activisme sur Internet pour atteindre un public plus vaste. This is Lebanon avait plus de 47 000 followers au moment où cet article a été écrit. Elle a été créée par Dipendra Uprety pour dénoncer certains abus. Il a vécu au Liban pendant des années et a travaillé bénévolement au consulat honoraire du Népal avant de partir pour le Canada. Ce qu’il avait vu l’a incité à faire plus.

La page Facebook désigne publiquement les employeurs qui abusent de leurs employées de maison d’une manière ou d’une autre et ne se prive pas de jeter l’opprobre sur eux. Le collectif s’appuie sur des renseignements anonymes donnés par des voisins, des collègues ou des témoins d’abus, et essaie de trouver des solutions lorsque les autorités ont échoué à agir.

Après des débuts en anglais, la page publie aujourd’hui en arabe, « les informateurs étant de plus en plus souvent des Arabes », explique Patricia, l’une des membres de l’équipe, dans un entretien par mail. De cette façon, avec davantage de messages postés en arabe, « nous avons eu cette semaine 3 correspondants arabes qui ont signalé des abus ». Ceci prouve que l’audience atteinte par la page s’est étendue à un plus grand nombre de followers arabophones.

 

En finir avec l’« esclavage des temps modernes »

En dépit de la situation, ces messages sont de plus en plus diffusés au travers des réseaux sociaux et des médias traditionnels. Il y a encore du chemin à faire, mais Natalie n’est pas du tout pessimiste. Ayant vécu dans le pays pendant plus de deux décennies, elle a senti que les choses bougeaient même si elle est convaincue que les travailleuses domestiques sont loin d’être traitées avec équité. « Les choses ont un peu changé. Les gens comprennent que nous sommes des êtres humains, que les filles ont besoin de manger, de dormir, qu’il n’est pas normal de dormir sur un balcon et que parfois nous avons besoin d’être protégées », explique-t-elle.

Peut-être y a-t-il quelque espoir après tout. Le ministre du travail Camille Abousleiman a dit il y a quelques mois que le système de la kafala s’apparentait à un « esclavage des temps modernes » et qu’il était convaincu qu’il devait être changé. C’était la première fois qu’un responsable officiel s’exprimait de cette manière, même s’il faut voir si quelque chose sera fait. En tout cas, c’est en contraste total avec son prédécesseur qui avait interdit la création du syndicat des travailleurs domestiques et empêché tout changement.

« Franchement, j’ai encore de l’espoir. Cela fait dix ans maintenant que je milite et j’ai été très heureuse d’entendre cette déclaration. Même si ce sont des miettes, je me sens comblée parce qu’on n’en a pas eu beaucoup jusque-là et je ne perds pas espoir », conclut Natalie avec enthousiasme.

Pendant ce temps-là, et en dépit de tout, des gens venus de dizaines de pays parlent une langue nouvelle pour eux et se l’approprient. Quelques-unes des personnes interviewées mélangent désormais leur propre langue et l’arabe, même lorsqu’elles parlent à leur famille restées au pays. « Quand je parle à mes parents, je mélange les langues. J’utilise fréquemment les mots yaane [je veux dire] quand je parle l’amharique, ou shu [quoi] ou masalan [par exemple]. Maa’ouleh [tu te rends compte !], celui-là je l’utilise beaucoup, je l’adore », dit Maya en souriant.