Rendez-Vous de l’Histoire 2019 à Blois : les «maroquinades » sorties de l’oubli

Parmi la centaine de sujets traités lors de ce marathon intellectuel de cinq jours d’octobre - sous formes de conférences, expositions, tables-rondes, séances de cinéma-, deux rencontres ont abordé –ou esquivé- le très délicat sujet des «maroquinades». Ce mot qui sent le soufre et la peur de l’Autre a été forgé très vite, après les viols de masse commis lors de la Libération en 1944, par les troupes françaises coloniales. Les sources historiques s’accordent désormais pour une estimation de plus de 10.000 viols perpétrés sur la traversée militaire de l’Italie, blessant et mutilant une grande majorité de femmes mais aussi des hommes (voir l’article très complet de Nathalie Galesne dans le dossier « Viols et violences en Méditerranée, ndlr).

L’autrice Eliane Patriarca, aux Rendez-Vous de l’Histoire de Blois. Photo Franceska

 

Le premier de ces rendez-vous de Blois, chapeauté par deux colonels et une chercheuse, avait pour intitulé « Les enseignements de la campagne d’Italie ». Il nous a laissé.es sur notre faim d’explications. Au bout d’une heure et demie d’exposé militaire, nous savions tout sur l’art de la guerre et la tactique déployée à Monte Cassino, verrou stratégique forcé par « une armée de vaincus transformés en vainqueurs ». Mais pas un mot sur les maroquinades. Pas une seule fois, le mot de viol n’a été prononcé. Et pas de débat après la conférence, sauf devant la machine à café… Dans l’amphi, cartes à l’appui, après avoir longuement loué la « valeur combattante de ces unités muletières du Corps expéditionnaire français (CEF)», qui étaient les seules (par leur endurance) capables de franchir ces montagnes ; après avoir décrit ce « laboratoire de l’expérience militaire de reconquête des alliés à Monte Cassino », les auditeurs et auditrices exténué.es par tant de vaillance guerrière ont retenu -tout de même- à la dernière minute de l’exposé, qu’il y avait eu cependant des « exactions douloureuses ». A bon entendeur, salut… et bravo pour cette campagne « méconnue », selon l’expression très mesurée de Julie Le Gac, universitaire et pourtant auteure de la première publication française sérieuse, titrée sans fioritures : « Vaincre sans gloire. Le Corps expéditionnaire français en Italie ». Le débat n’a pas pu avoir lieu, faute de temps : une autre conférence, sur un tout autre sujet, devait démarrer. Circulez, il n’y a plus rien à voir… De la salle, tandis que les militaires levaient le camp, Maria Pia De Paulis, professeure à l’Université Sorbonne Nouvelle, a juste eu le temps d’évoquer les maroquinades et de formuler une question : à quel prix, cette victoire ?

Le lendemain, au centre de la Résistance de Blois, entièrement rénové dans ses murs et sa façon d’aborder avec pédagogie les questions contemporaines, nous avons retrouvé Maria Pia De Paulis aux côtés d’Eliane Patriarca, journaliste et écrivaine, pour la rencontre dédiée cette fois entièrement aux maroquinades. Devant un public clairsemé mais très attentif, Eliane Patriarca présentait son livre « Amère libération »[1]. Il retrace sa découverte, pas à pas, de la tragédie qui s’est déroulée dans la région natale de ses parents. Elle avait su, raconte-t-elle, que sa famille italienne avait énormément souffert de la faim pendant la guerre, le Latium ayant été occupé d’abord par les nazis, puis par les troupes alliées. Mais pendant de longues années, elle avait tout «ignoré (de) la tragédie qui s’abattit au printemps 1944 sur la Ciociaria ».

De gauche à droite Maria Pia De Paulis et Eliane Patriarca. Photo Franceska

 

Ce magnifique territoire du bas Latium, constitué de montagnes, de villages millénaires et de la célèbre abbaye du Monte Cassino a donc été, l’espace d’un printemps, celui d’un champ de bataille où la mort de milliers de soldats –Français des colonies ou pas, Polonais - ont perdu la vie, et où des milliers de femmes ont été violées, parfois à plusieurs reprises, par ces « neri » vêtus de djellabas, chaussés de sandales, coiffés de turbans noirs : les goumiers, issus de l’armée coloniale sous commandement français. Car ces soldats du CEF étaient pour la plupart d’entre eux des montagnards venus de l’Atlas, des Berbères recrutés (de force souvent) comme conscrits ou engagés volontaires. Après la bataille, ils se payaient sur la bête vaincue : l’Italie de Mussolini jetée à bas, les paysannes de la Ciociaria ont fait office de butin de guerre.

Au cours de ce débat, Eliane Patriarca est revenue sur les aspects les plus dérangeants pour notre conscience à nous, féministes françaises universalistes : oui, les « diavoli » tels que décrits par leurs victimes ont perpétré des atrocités en nombre, telles des bandes organisées, et venaient du Maghreb. Que leur commandement ait été plus que déficient ne les exonère pas des crimes commis. « Ce livre raconte une histoire insensée et incroyable, mais c’est une histoire véritable » a rappelé Maria Pia. Cette spécialiste de littérature a même comparé le voyage d’Ulysse le marin, d’île en île, aux étapes franchies peu à peu, de village en village au pays de la Ciociaria : « ce livre se lit comme un roman, a-t-elle remarqué, et même s’il est un voyage dans l’horreur, il est aussi la marque d’un parcours, d’une appartenance sociale, vécu dans un temps intérieur » qui est propre à l’auteure.

Projection de « La Ciociara », film de Vittorio De Sica. Photo Franceska

 

On ne sort pas indemne de cette lecture. Mais le tabou est brisé cette fois, en France pour la première fois auprès du grand public. Reste à l’atteindre largement. Quand on voit les difficultés qu’ont rencontrées les féministes italiennes antifascistes, les premières à oser parler de ces crimes de guerre, on se met à douter. Dès le début des années 50, la députée communiste Maria Maddalena Rossi remue ciel et terre : elle rassemble des centaines de témoignages, organise un colloque où 500 femmes de la Ciociaria se présentent, fait un discours historique au Parlement. Mais au nom de la morale et de la pudeur, les autorités italiennes feront tout pour les empêcher de parler, et d’être reconnue comme victimes et indemnisées. Le Vatican fait le dos rond. Les paroles des paysannes de la Ciociaria, leurs cris, les souffrances des familles, tout cela est resté lettre morte jusqu’en 2004 en Italie. Alors, imaginer qu’un jour, l’Etat français reconnaitra sa faute, cela est-il seulement envisageable ? Et les études post-coloniales, entravées comme elles sont par la peur de servir une propagande raciste et fasciste, oseront-elles un jour s’attaquer à un tel sujet ? Ou préfèreront-elles mettre la poussière sous le tapis ? Enfin, que faudrait-il dire, quels arguments employer pour convaincre les politiques du monde entier que le poids du silence, l’étouffement des crimes, ne concourt qu’à faciliter lentement mais sûrement la fabrication des fake-news et des archétypes les plus éculés ?

« La reconnaissance de ces crimes de guerre par l’Etat français serait un baume pour la population locale » remarque sobrement Eliane Patriarca qui ajoute que, au cours de son enquête approfondie, elle n’a « pas ressenti d’ostracisme face aux Français, d’origine maghrébine ou pas, de la part des derniers témoins rencontrés ». C’est vrai, mais en partie seulement selon Maria Pia De Paulis qui a constaté l’inverse dans un autre village : « les familles sont tellement meurtries que le travail de mémorisation, de transmission ne s’est pas fait. Dans ce village, dès le lendemain de la guerre, la manipulation politique fasciste a fait son lit ».

Débat. De gauche à droite Maria Pia De Paulis et Eliane Patriarca. Photo Franceska

 

Reste que ce traumatisme, gravé dans la chair des habitant.es de la Ciociaria, n’est plus un bloc de silence et de sidération. Des mémoriaux se sont constitués ici ou là, un mausolée a été dédié à toutes les femmes victimes de ces viols de masse à Lenola, l’un des villages les plus touchés. Lors de cette rencontre au centre de la Résistance à Blois, étaient présentes une mère bouleversée par ce qu’elle venait d’entendre et sa fille, étudiante en histoire. Originaires du village de Ceprano, au pied du Monte Cassino, l’une et l’autre venaient de découvrir le secret que la grand-mère, nonagénaire, ne leur avait jamais dévoilé.


 

[1] Éliane Patriarca, Amère Libération. Récit, Paris, Éditions Arthaud, 2017.

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