Aïd dans la médina, regard d’une femme italienne

Samedi : la veille

Des traces de paille, des bêlements partout, des moutons transportés sur une brouette, dans un chariot de supermarché, « garés » sous un arbre, caressés par les enfants, poussés par les hommes quand ils insistent pour ne pas marcher.

A Tunis, c’est la veille de l'Aïd-el-Kébir, la grande fête, Aïd al-Adha, la fête la plus importante de l’année (en terme d’importance, comme si c'était pour nous Noël et, en terme de « concept » comme si c’était Pâques), plus importante que la petite fête (Aïd al-Fitr), que les musulmans célèbrent le dernier jour du ramadan.

C’est la vraie célébration. C’est la fête du sacrifice qu’Abraham a fait pour Dieu (Dieu concéda à Abraham d’offrir en holocauste un bélier à la place de son fils Ismaël).

Tunis. Photo de Rosita Ferrato

En errant dans Bab Jdid, Bab Souika, Halfauine, les quartiers populaires, les marchés et les rues, on peut voir les étals du marché avec des charbon de bois, des grilles pour barbecue, des aiguiseurs, des vendeurs de couteaux (il en faut plusieurs, m'expliquent-ils, plus longs à saigner, plus larges à désosser, d'autres pour mieux couper les morceaux de viande).

Les ruelles de la médina sont un aperçu de la vie : un homme garde son animal dans le jardin, le regarde avec admiration, le protège, des enfants jouent dans la cour. Le sacrifice aura lieu dans les maisons et, en effet, en passant par les rues, des portes fermées vient le bruit des bêlements.

Aux alentours, certains animaux sont encore à vendre, ce sont les dernières heures. Ce sont des moutons adultes, ils doivent avoir au moins 6 ou 7 mois, ils m’ont dit, pas d'agneaux, trop petits pour être autorisés. Il y a ceux qui se plaignent des prix qui, après la révolution, ont explosé ; un spécimen adulte peut coûter jusqu'à 1000 dinars (environ 300 euros), mais si une famille ne peut se le permettre, l'achat n'est pas obligatoire.

Les jours précédant l'Aïd, le marché est déjà bondé tôt le matin. Ceux qui sont là, ne sont pas en train de faire les courses pour un repas normal, mais pour un régiment. Des sacs d'oignons, des tomates, du persil pour faire un plat typique qui sera fait avec les intestins du mouton.

Tunis est prête, de même que les habitants des quartiers populaires, mais aujourd'hui c’est le samedi de la veille et on fait encore les courses.

Tunis. Photo de Rosita Ferrato

Il y a ceux qui font leurs provisions de tout, même de cigarettes, comme dans l’Apocalypse : pendant quatre jours, les cafés et les supérettes seront tous fermés, ainsi que les magasins de la médina, qui verront passer des touristes désorientés. Aux Magasins généraux, les grands magasins, ici aussi, on peut se pourvoir des choses nécessaires et présenter ses vœux.

Les gares des trains sont pleines de monde : il est de tradition que les gens retournent dans leur pays d'origine pour célébrer la fête la plus importante de l’année.

La veille certains observent le jeûne, mais cette année il fait très chaud et ce n'est pas obligatoire.

Le soir, ceux qui vivent dans la médina, s’endorment avec les moutons qui bêlent en chœur. Des toits des maisons on ne voit rien, mais on entend des gémissements (certains amis me disent que pas tout le monde ne tue un mouton, beaucoup n'achètent que de la viande, comme nous le faisons pour Pâques).

Tunis. Photo de Rosita Ferrato

Dimanche : 5h30

Dans l'air chaud de la capitale, les voix hautes de la prière couvrent celles des victimes sacrificielles. C'est un climat surréaliste et fascinant, un silence absolu couvert par des voix, la veille d'un sacrifice collectif, une chose qu'une femme italienne peine à comprendre.

C'est une atmosphère calme et tendue à la fois, ce sont les moments précédents, on sent que quelque chose est sur le point d'arriver.

Le matin, beaucoup sont à la maison, en train de prier, d'autres à la mosquée ou, dans certains quartiers comme le Bardo, il y a une forte affluence au stade.

Vers 11 heures, ou de toute façon le matin, le moment du sacrifice arrive. L'animal est tué. D'après un article de La Presse, j'apprends que le mouton de la journée de l'Aïd doit être placé en direction de La Mecque. La « dhabiha », ou abattage, se pratique par une incision profonde et rapide avec un couteau tranchant sur la gorge. Une de mes amies tunisiennes, à qui j'ai demandé ce que ça faisait de regarder dans les yeux de l’animal « mourant », a répondu : « C'était comme si le bélier était heureux d'être sacrifié à Dieu, triste de mourir mais résigné et serein ».

Certains enfants sont heureux d'avoir ramené un mouton à la maison et joué avec lui jusqu'à ce moment-là, mais beaucoup pleurent quand ils sont sacrifiés. Je pleurerais aussi.

Tunis. Photo de Rosita Ferrato

Mais revenons aux questions pratiques : une fois que l'animal est mort, le cuir est séparé de la carcasse, puis les intestins sont lavés et les hommes emmènent la bête chez le boucher pour la couper.

Le repas se compose de salades et méchoui, de la viande grillée.

Pendant la pause déjeuner, le jour de l’Aïd, la ville est déserte et silencieuse. On n’entend plus les bêlements et Tunis est spectrale et pleine de charme. Sa dimension normalement chaotique a disparu, s'est cristallisée dans un temps vide. Il n'y a personne autour, ni les gens ni les voitures. Personne. Tout est désert, tout est fermé.

Les gens sont à la maison, en famille, pour manger et faire un barbecue. Un déjeuner qui se prolonge.

Dans l'après-midi, on prépare l'osbene, un plat typique préparé avec des intestins et du persil ; il est cuit pour former une sorte de salami en forme de grenade.

Le soir, on mange la Kleia, des boulettes de viande en sauce.

Entre temps, la ville retrouve lentement sa vie, mais seulement en partie, il y en a qui vont prendre l’air, mais cet Aïd n’est pas une fête comme le Ramadan qui s'exprime le soir, éclate en musique et en joie, c'est une dimension spirituelle et familiale.

 

Lundi couscous et osbene.

Mardi repas normal et on se repose. C’est le 13 août, la journée des Femmes.

Mercredi, le quatrième jour, tout reprend normalement.

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