DOSSIER:Viol et violence en Méditerranée

EDITO

C’est dans un brouhaha d’acclamations saluant sa détermination que Carola Rackete, capitaine de la Sea Watch, a posé pied à Lampedusa. Mais l’air était aussi saturé d’insultes rageuses hurlées par les partisans de Matteo Salvini et de sa politique de fermeture des ports italiens aux ONG. « J’espère que ces nègres te violeront, qu’ils te l’enfileront quatre par quatre...» n’est qu’un exemple de la violence verbale qui s’est déchaînée sur le quai et a continué de circuler les jours suivants sur les réseaux sociaux.

Ces invectives vomissant en même temps la haine des femmes et des migrants n’ont pas été condamnées par Salvini, alors ministre de l’intérieur italien. Le lendemain l’auteur de ces propos s’excusait en expliquant qu’il avait bu un verre de trop et qu’il s’était laissé aller à la vindicte parce que sa petite amie avait été importunée quelques jours plus tôt par des Tunisiens fraichement débarqués dans l’île. Ces faits déplorables parlent tous seuls : viols et violences, symboliques ou actées, se multiplient en période de trouble, le corps de la femme devenant un enjeu sur lequel se greffent toutes les polarisations. Mettre en exergue ces dérives, les éclairer et les analyser relève donc de l’urgence médiatique.

Notre dossier « Viols et violences en Méditerranée » parcourt l’histoire et le présent de quatre pays – Algérie, Italie, Syrie, Tunisie - mettant en lumière la transversalité de moments tragiques où les femmes ont payé le prix fort des conflits auxquels leurs sociétés étaient exposées. En Italie, en 1944, au moment de la bataille de Cassino, ce sont environ 12 000 femmes (il y eut aussi des hommes et des enfants) qui furent victimes des viols perpétrés comme arme de guerre par les soldats du CEF (Corps Expéditionnaire Français). En Algérie, en pleine guerre d’indépendance, le viol est utilisé par l’armée française contre les combattantes qui seront pourtant sommées de se taire à la libération. En Tunisie, huit ans après la Révolution, lors des auditions publiques de l’IVD (Instance Vérité et Dignité) les femmes peinent encore à dénoncer les sévices dont elles ont été victimes sous le régime de Ben Ali. Une attitude qui s’explique par la crainte de devenir les pestiférées de la société. Enfin, et cela se passe sous les yeux d’une communauté internationale inerte, les femmes syriennes sont violées et torturées dans les centres de détentions de façon systématique. Elles ont, elles-aussi, été utilisées comme arme de guerre par Bachar El Assad pour mâter le soulèvement populaire qui a éclaté en 2011.

En violant, en détruisant le corps, c’est bien évidemment le corps social de la communauté locale et nationale qui est disloqué, ravagé par l’affirmation d’une masculinité triomphante. Comme le souligne Hayet Ouertani, présidente de la commission réparations et réhabilitation de l’IVD en Tunisie : « le corps de la femme, tabou ultime, appartient au groupe familial, son viol impacte tout cet ensemble... Les femmes ont été utilisées pour punir, terroriser et humilier les hommes, les maris, les pères, les frères...» Ainsi, les victimes sont souvent condamnées à une triple peine : martyrisées et traumatisées au plus profond de leur chair et de leur intimité, elles se voient ensuite refusées par leur famille, marginalisées par leur groupe, mises au ban de la société. L’outrage qu’elles ont subi devant être refoulé au plus vite.

La montée de l’extrême droite en Europe, les conflits et l’absence de démocratie dans de nombreux pays méditerranéens, la misogynie et le racisme incarnés par Trump à la tête de la première puissance mondiale mettent en péril les acquis et les droits obtenus par les femmes et conduisent à la négation des sévices qu’elles subissent dans toutes les régions du monde. Exemple frappant de cette dérive : sous la pression des Etats-Unis la résolution sur les violences sexuelles dans les conflits armés, votée par le Conseil de sécurité de l’ONU le 23 avril dernier, a vu son dispositif amputé du droit aux soins et à l’avortement pour les femmes victimes de viols initialement prévu.

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