En Syrie, Le corps de la femme, un champ de bataille.

Le viol est l’acte le plus humiliant et le plus douloureux qui puisse être. Quand il est commis dans un contexte de guerre ou de conflit armé, accompagné de torture, ou utilisé comme moyen de pression pour extraire des informations ou pour punir une position politique, il devient un crime de guerre ou un crime contre l’humanité selon le Statut de Rome de la Cour pénale internationale adopté en 1998 ([1]).

 

La femme, arme de guerre

En Syrie, le soulèvement populaire, qui a éclaté en 2011, a été réprimé par le régime avec une violence extrême: tirs de balles réelles sur les manifestants, détention dans de terribles conditions, tortures et mutilations menant souvent à la mort. Les femmes qui ont participé à ce soulèvement depuis son début ont été la cible privilégiée du régime. Elles ont été utilisées comme “arme de guerre” ([2]), car leur détention s’est avérée un moyen de dissuation et de pression sur leurs parents. Intellectuelles, étudiantes, infirmières, journalistes, universitaires et illétrées, jeunes et vieilles, toutes ont été traitées sans merci et punies d’avoir manifesté ou soigné les blessés. Parfois, sans même sortir de leurs maisons, des femmes au foyer, mères de plusieurs enfants, ont été extraites de leurs domiciles et mises en détention avec leurs enfants pour faire pression sur les parents, ou pour un échange d’otages.

Le viol est pratiqué dans les centres de détentions de façon systématique et méditée. Les victimes sont en majorité des femmes appartenant à des milieux populaires et conservateurs où le viol est le plus grave de tous les tabous. L’effet est ainsi double: une torture pour les femmes, surtout les filles sans expérience sexuelle; et une humiliation pour les parents. Pire encore, le viol a été parfois perpétré en présence du père, du fils ou du mari de la victime selon les témoignages mentionnés dans un rapport rédigé par Sema Nasar membre du Réseau syrien des droits de l’homme, et préparé avec le soutien de EMHRN et des experts de la documentation :

« Après m’avoir déshabillée, mes deux hommes géoliers ont quitté la pièce et m’ont laissée avec mon fils de 16 ans. L’un d’eux est revenu et a commencé à me battre et à me violer devant mon fils. Le deuxième a fait de même. Puis sept autres hommes sont venus et m’ont violée à tour de rôle. Je ne ressentais plus rien, j’avais perdu le sens de tout, et je me suis évanouie», raconte Sawsan, détenue pendant onze mois dans différents secteurs des services de sécurité de la région de Damas.

Lorsqu’elles ne font pas l’objet de viols, certaines femmes sont forcées d’assister aux sévices d’autres détenues:

«Le troisième jour de ma détention, ils m’ont emmenée dans une autre pièce et forcée à assister au viol d’une autre détenue. Deux officiers lui tenaient les bras, alors que le troisième la pénétrait violemment. Elle tentait de résister, en vain. J’ai perdu connaissance et ils m’ont ramenée dans la salle d’interrogatoire», confie Nirvana, une ancienne détenue de 28 ans”([3]) .


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C’est à partir de 2012, deuxième année du soulèvement que les histoires de viol dans les centres de détentions ont commencé à affluer. Le régime ne cherchait pas à démentir ces rumeurs de plus en plus alarmantes. Au contraire, sa tactique était de les répandre pour effrayer la population et la dissuader de s’impliquer davantage dans la révolution. “Le viol a été utilisé par le régime pour briser l’homme syrien. Tout homme engagé dans la révolution a eu une des femmes de sa famille envoyée en détention. Le message est : soit tu te rends, soit on garde ta femme, ou ta fille, chez nous”, constate avec amertume, victime de viol ([1]).

 

Viol collectif, punition collective

Parfois, le viol collectif a été pratiqué pour punir les régions et les villes conservatrices connues pour être traditionnellement contre le régime. Selon des témoignages collectés par le journal al Bayan, à Jisr al Choughour près d’Alep, des femmes ont été conduites dans une proche manufacture de sucre où elles ont subi des viols collectifs avant d’être obligées de se déshabiller et d’offrir du café toute nues aux “shabiha”, les miliciens pro-régime. Dans le quartier de Bab Amr, une banlieue particulièrement ciblée, près de Homs, des femmes et leurs filles ont été conduites dans la salle Al Zira’i, située dans la rue Holani près du centre commercial, et ont été violées par les agents de sécurité et les miliciens du régime. Dans la ville al Houla, une des survivantes du terrible massacre du 25 mai 2012 décrit les atrocités perpétrées par des hommes vêtus de noirs qui violèrent les filles puis leurs mères avant de tuer sauvagement toute la famille ([2]) .

Des rapports publiés par les organisations internationales appuient ces données et soulignent que la documentation de ces cas reste arbitraire vu la crainte qu’ont les femmes de raconter ce qu’elles ont subies pour des raisons psycologiques et sociales. Par conséquent, le nombre de cas dévoilés reste minime par rapport à ce qui a été constaté ou décrit par les femmes après leurs sorties des prisons.

Parmi ces rapports, soulignons celui de l’organisation Euromed Rights, publié le 25 novembre 2015 à l’occasion de la journée internationale pour l’élimination de la violence faite aux des femmes. Dans ce rapport on peut lire que “les autorités syriennes nient systématiquement la détention de femmes dans des centres secrets à travers le pays. Cela va contre les témoignages recueillis indiquant que des centaines de femmes sont toujours emprisonnées dans des conditions effroyables dans des centres de détention secrets où torture et violences sexuelles sont des pratiques courantes”([3]).

 

Femmes violées, victimes ou coupables?

Paradoxalement, plutôt que d’être accueillies chaleureusement à leur sorties des prisons, les femmes victimes de l’atrocité du régime se retrouvent rejetées par la société qui accorde une importance particulière aux normes et aux questions d’honneur. Si parfois la compassion des parents et de la famille est manifeste, la crainte de l’opinion sociale engendre en général une pression sur le groupe. Ceci explique pourquoi la plupart des victimes se trouvent après leur libération exclues de leurs communautés, rejetées par leurs maris si elles sont mariées, privées de leurs enfants si elles sont mères, traumatisées par ce qu’elles ont subi, effrayées de se déplacer par crainte d’être arrêtées de nouveau, et parfois mariées au premier venu pour effacer le déshonneur. On a noté aussi des cas de suicide, ou des tentatives de suicide, tant le désespoir est énorme. “L’injustice pour la femme c’est d’être punie par la société et par le régime. Le régime la viole et la société la rejette”, constate avec amertume une femme victime de viol dans les centres de détention ([4]). Avec l’aide des organisations internationales qui se sont intéressé à ces cas, plusieurs femmes violées ont pu sortir de Syrie et aller vivre ailleurs incognito.

Des femmes syriennes réfugiées en Jordanie dans le camp al Zaatari, le 25 juin 2013.REUTERS/Muhammad Hamed

En dehors de leur pays, malgré les traumatismes vécus et parce qu’elles n’ont plus rien à perdre, certaines de ces femmes osent parler à visage découvert et relater les atrocités qu’elles ont endurées. Les détails insoutenables qui se succèdent dans leurs témoignages crèvent le coeur. On en retrouve la teneur dans le reportage d’Annick Cojean, grand reporter du quotidien français Le Monde, publié le 7 février 2017 (9). Si cette journaliste affirmée n’était pas connue pour son sérieux dans la collecte et la vérification des informations, la lecture de son article pourrait faire penser à un mauvais scénario de sadisme inventé par un esprit malade. Ce reportage intitulé “Le viol, arme de destruction massive en Syrie” fait vraiment froid dans le dos ([1]).

“Systématique et méditée, la violence contre les femmes fait partie d’une stratégie. C’est une arme du régime pour briser les clans et faire cesser la résistance, constate de son côté la réalisatrice française Manon Loizeau à propos du documentaire “Le cri étouffé” qu’elle a co-signé avec Annick Cojean. Pour ce travail d’investigation, cette dernière est partie à la rencontre des victimes ainsi que des médecins et psychologues qui les soignent.


En sourdine, on voit et entend ces femmes expliquer avec beaucoup de lucidité, souvent en larmes, les détails de leurs détention. Groupées ensemble devant la caméra à la fin du documentaire, l’une d’elle, Mariam, crie déséspérée: “Ne venez pas nous parler de l’ONU, des droits de l’homme ou de Genève. Je ne crois plus en personne. Cela fait 5 ans qu’on lance des appels!” Frustrée, elle exprime son inquiétude pour le sort des autres femmes restées en prison, et lance cet appel: “ Vous, en Occiedent, vous êtes des femmes libres. Alors, faites-vous entendre en criant: sortez les femmes des prisons syriennes !”

A sa diffusion le 12 décembre 2017 sur France 2, de nombreux téléspectateurs n’ont pas pu continuer à voir ce documentaire tant les détails racontés y sont insoutenables. Vous aussi, vous serez probablement tentés de détourner les yeux de l’écran par pitié pour ces femmes, animés d’un sentiment de honte et de colère. Ne le faites surtout pas car elles ont droit, après tout ce qu’elles ont subi, d’être entendues. Oui, elles ont droit à votre compassion et d’espérer que leurs bourreaux ne restent pas impunis. Elles ont droit à ce que leur cri ne reste pas étouffé.

Amira Abdelnour

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1L’article 7 du Statut de Rome de la cour pénale internationale cite parmi les crimes contre l’humanité “Viol, esclavage sexuel, prostitution forcée, grossesse forcée, stérilisation forcée ou toute autre forme de violence sexuelle de gravité comparable /si ces actes sont commis/ dans le cadre d'une attaque généralisée ou systématique lancée contre toute population civile et en connaissance de cette attaque”.

L’article 8 paragraphe (xxii) du même statut cite parmi les crimes de guerre le viol ou toute autre forme de violence sexuelle lorsqu'ils visent des personnes ou des biens protégés par les dispositions des Conventions de Genève, et les considère parmi “les infractions graves aux Conventions de Genève du 12 août 1949. Pour plus d’informations cf: https://www.icc-cpi.int/nr/rdonlyres/add16852-aee9-4757-abe7-9cdc7cf02886/283948/romestatutefra1.pdf

2 C’est l’expression utilisée dans une étude publiée en 2013 par la Fondation Thomson Reuters : http://www.rfi.fr/zoom/20131120-violences-victimes-femmes-syrie-jordanie-viol-fidh-guerre

3Pour lire le rapport entier consulter : https://www.amnesty.ch/fr/sur-amnesty/publications/magazine-amnesty/2017- 2/viols-pour-briser-revolution-syrie.

4Syrie, le cris étouffé, documentaire de Manon Loizeau, écrit par M Loizeau, Annick Cojean et Souad Weidi diffusé mardi 12 décembre à 22h55 sur France 2. https://www.youtube.com/watch?v=djqLnSaAR6w

5 https://www.albayan.ae/one-world/arabs/2012-03-10-1.1608630

6 https://euromedrights.org/fr/publication/journee-internationale-pour-lelimination-de-la-violence-a- legard-des-femmes/

7Syrie, le cris étouffé, ibidem.

8 Annick Cojean relate que des soldats ont obligé trois jeunes gens de la ville de Hama à violer leur propre soeur. Le premier a refusé, on lui a coupé la tête. Le deuxième a refusé, il a connu le même sort. Le troisième a accepté, ils l'ont tué sur la fille qu'ils ont eux-mêmes violée.
D’autres histoires incroyables se succèdent dans le reportage. Pour le lire dans son intégralité, consultez: https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/03/04/syrie-le-viol-arme-de-destruction- massive_4377603_3218.html

Un entretien avec Annick Cojean est aussi à voir sur : https://www.lemonde.fr/proche-orient/video/2014/03/05/viols-systematiques-en-syrie-l-arme-secrete-de-bachar-al-assad_4377684_3218.html?xtmc=viols_systematiques_en_syrie&xtcr=8

9 https://www.youtube.com/watch?v=EhW6WXvrVXo

 

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