Viol durant la guerre de libération en Algérie. Le dernier tabou

Alors que la torture infligée aux hommes par l'armée française est abondamment évoquée pour sublimer leur héroïsme, celle subie par les militantes pour l’indépendance est soumise à caution et niée. Dans la réécriture de l'histoire pour exalter l’héroïsme des anciens combattants et donner aux dirigeants politiques actuels la légitimité historique pour accéder ou se maintenir au pouvoir, les femmes sont dépossédées de leur droit de mémoire et de leur reconnaissance de victimes.

Elles n'avaient pas de grade dans l'armée de libération et les premières distinctions pour celles qui n'ont pas survécu n'ont été attribuées qu'en 1997. Les survivantes ou les anciennes modjahidates (combattantes) sont sommées insidieusement de se taire et de s'en tenir à leur fonction de mères-courage en appoint aux héros de la guerre.

Louisette Ighilahriz – Photo forum des démocrates.over-blog.com

Certaines pourtant ont refusé d'être bâillonnées et ont repris le chemin de la lutte. En juin 2000 le journal français Le Monde publie à la Une le récit du calvaire d'une ancienne combattante, Louisette Ighilahriz, dans les locaux de la 10ème division parachutiste du général Massu à Alger. Elle paiera cher son témoignage. « Il n’était pas dit en toutes lettres que j’avais été violée mais on pouvait le comprendre. En Algérie, je n’avais jamais pu dire ma honte, mon déshonneur. Et voilà que, brusquement, on me libérait de cette chape de plomb. Avec mon mari, il n’y a pas eu de problème. Il voulait depuis longtemps que j’évacue ce lourd fardeau. Mais mes enfants, eux, ont très mal réagi. Ma fille a fait une grave dépression. Quant à mon fils, il s’est brouillé avec moi. Une femme qui dévoile l’innommable, ce n’est pas envisageable dans le milieu qu’il fréquente. Il ne me l’a jamais pardonné. »

Elle a dû se cacher chez elle longtemps après ce récit puis finir par livrer toute son histoire dans un livre « Algérienne » écrit par Anne Nivat*. Pire ou mieux c'est selon, elle donne des détails : «Je ne comptais plus les gifles et les coups de poing. Mais l'essentiel de ses tortures ne s’exerçaient pas à mains nues, il (son tortionnaire l'officier Graziani) était toujours armé d'ustensiles pour s'acharner contre mon plâtre (le bras de Louisette était plâtré suite à des blessures par balles) il ne pouvait pas non plus me violer, j'étais trop dégueulasse ! En revanche, il m'enfonçait toutes sortes d'accessoires dans le vagin. »

Les reproches ne sont pas venus que de sa famille. Yacef Saadi, une figure de la bataille d'Alger l'a traitée de menteuse, la défiant publiquement « de montrer les traces de balle sur son corps ». Le général Bigeard et le général Schmitt, deux tortionnaires de l'armée colonialiste, l'ont également traitée « d'affabulatrice ». Louisette Ighilahriz avait brisé un tabou absolu au regard d'une société sous domination masculine qui ne tolère pas que les corps des femmes « sacralisé, maintenu caché, qu'on ne montre pas »* soit mis au devant de l'Histoire.

La torture des combattantes algériennes dans les prisons françaises n’était pas un secret puisque Djamila Boupacha-Bouhired avait témoigné des viols qu'elle avait subis. Icône de la guerre d'indépendance, elle fut connue du monde entier grâce à la médiatisation de son martyr par des personnalités telles que Simone de Beauvoir, Pablo Picasso et Gisèle Halimi.

Djamila Boupacha-Bouhired

En février 1960, accusée d’avoir déposé une bombe à Alger en septembre 1959 elle est arrêtée et emprisonnée par l'armée française. Pendant un mois elle est torturée et violée. Son avocate la féministe Gisèle Halimi contacte Simone de Beauvoir qui raconte dans un article intitulé « pour Djamila Boupacha » paru dans le Monde du 2 juin 1960 le supplice de la jeune femme.
« On lui fixa des électrodes au bout des seins avec du papier collant Scotch, puis on les appliqua aux jambes, à l’aine, au sexe, sur le visage. Des coups de poing et des brûlures de cigarettes alternaient avec la torture électrique. Ensuite on suspendit Djamila par un bâton au-dessus d’une baignoire et on l’immergea à plusieurs reprises.»

L'opinion française et internationale est bouleversée. Picasso fera son portrait, un film, des livres et d’innombrables écrits lui seront consacrés. On était début des années 1960 les intellectuels français ne voulaient plus de cette honteuse colonisation, les mouvements de libération en Afrique s'accéléraient l'air du temps était à l'indépendance des peuples. La torture pratiquée en Algérie était déjà dans le débat national français après la publication de « la Question » d'Henri Alleg* militant communiste, directeur du journal Alger Républicain qui dénonce dans cet ouvrage la réalité des géoles coloniales où il a été lui-même détenu. Mais ce débat a été longtemps avant tout franco-français.

A ce jour des militants et intellectuels des deux rives de la Méditerranée continuent de revendiquer la reconnaissance de la pratique de la torture mais sans donner une place propre au viol des femmes. En Algérie une revendication similaire a été portée par les anciens combattants qui s'appuient toujours sur les sévices infligés aux hommes.

Une vieille femme venue se plaindre que sa fille a été violée par des militaires français près d’Aumale/Sour el-Ghozlane, en 1961 - Marc Garanger

http://soniamerazga.com/photos-detournees

Pourtant de nombreuses Algériennes anonymes enfouirent leur supplice au plus profond de leur être et n'en témoignèrent jamais. Ces femmes violées lors d'attaques de leur village, de rafles dans les villes ou lors d'arrestations d'hommes de leur entourage n’étaient pas toutes des combattantes. Elles devaient continuer à vivre dans leur communauté et ne pouvaient avouer leur honneur bafoué. Les familles gardaient le secret pour la même raison, de peur du scandale.

Photo remise par un appelé après la guerre au journaliste Jacques Duquesne

 

L'un des rares cas connus de ces victimes fut la mère de Mohamed Garne né en 1960 en Algérie de père inconnu. Kheïra Garne avait seize ans à la naissance de son fils Mohamed. Elle a raconté à son fils comment elle avait été découverte, en août 1959, après un bombardement après avoir été violée des nuits entières, puis frappée sur le ventre et à l’électricité dès qu’elle avait été enceinte. Depuis Mohamed Garne demande réparation à l'Etat français et a raconté son histoire dans un livre.

Le phénomène était loin d'être marginal puisque le FLN (Front de Libération Nationale) avait donné la consigne stricte que quiconque découvrirait que sa jeune épouse n’était pas vierge était tenu de se taire et de « la garder » sous peine de sévère sanction. Les familles tentaient de soustraire leurs jeunes filles aux soldats et harkis en les envoyant chez des proches dans les grandes villes ou les déplaçaient de village en village dès que l'armée était annoncée dans leur voisinage.

 

Photo memoria.dz

Des femmes se souviennent encore comment leur mère les enfermaient dans les réserves de provisions, des cachettes souterraines ou les grimaient pour qu'elles n'attirent pas l'attention des militaires français. Ces stratagèmes n'ont pas fonctionné pour de nombreuses jeunes filles violées sous le regard de la famille ou emmenées dans des camps militaires pour quelques temps. N'ayant jamais été reconnues comme victimes, et encore moins comme combattantes, elles ont depuis porté seules ce fardeau.

https://www.youtube.com/watch?v=nyTlHxznCeQ

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*Malika El Korso, « La mémoire des militantes de la Guerre de libération nationale », Insaniyat [En ligne], 1998, mis en ligne le 20 mai 2013, consulté le 19 février 2019. URL : http://journals.openedition.org/insaniyat/11606 ; DOI : 10.4000/ins

* Louisette Ighilahriz, Algérienne, Éditions Fayard et Calmann-Lévy en 2001.

* Henri Alleg, La question, Éditions de Minuit, 1965, p. 33

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