Tunisie : Trois candidats, trois ambiances, un cirque populiste

En Tunisie l'élection présidentielle est prévue le 15 septembre. Vingt-six candidats ont officiellement été retenus. La campagne vient d'être lancée.

Dans la rue il suffit de lever les yeux pour comprendre : en Tunisie le compte à rebours des élections à commencer ! Partout les visages photoshopés des 26 candidats en lice pour la magistrature suprême s'affichent. L'élection présidentielle doit se tenir le 15 septembre prochain. Les candidats vont donc pouvoir s'en donner à cœur joie, pendant les deux semaines à venir, pour sillonner le pays et défendre leurs programmes. Tous les candidats n'ont bien évidemment pas les mêmes chances et pas les mêmes moyens. Une constante semble toutefois se dégager dans les campagnes de certains d'entre eux : le populisme.

La "la" a été donné avec le lancement de la campagne de Youssef Chahed, lundi 2 septembre dans la matinée, avec une heure de retard par rapport à l'heure annoncée. Le Premier ministre sortant a donné rendez-vous à un cercle restreint de militants et à des journalistes, dans une salle de conférence d'un hôtel 5 étoiles de la capitale. Le leader du parti Tahya Tounes a présenté son programme, pendant une petite heure, debout sur une estrade qu'il n'a cessé d'arpenter. En chemise blanche, sans veste ni cravate, sa prestation avait tout d'un talk TED, empreint d'un vocabulaire de management, avec sans doute la volonté de montrer le dynamisme dont il voudrait faire preuve, pour rendre la Tunisie "plus forte".

Youssef Chahed a déroulé son programme en 15 points, thèmes par thèmes, dans une plaidoirie digne du meilleur VRP du mois. Le public, trié sur le volet, était impeccablement vêtu et relativement calme, mais n'a pas pu retenir ses cris de joie et a offert une ovation au candidat, quand celui-ci a parlé de la situation des femmes tunisiennes et du décalage existant entre les lois et la réalité.

En fin de journée, c'est une des deux femmes candidates, Abir Moussi, qui avait donné rendez-vous à ses militants dans une salle de sport de La Goulette. "La ville n'a pas été choisie par hasard, c'est par là que Bourguiba a fait son retour en Tunisie suite à son exil", explique le chef d'une section du Parti Destourien Libre. Le rendez-vous était donné à 18h30. Une heure avant les militants des sections de Tunis et de ses alentours arrivaient, entassés dans des voitures et dans des bus. La salle de sport avait des airs de salle des fêtes prête à accueillir un mariage : rangées de chaises recouvertes d'une housse blanche, sono à fond, jeux de lumière, fumigène sur la scène et écran géant avec projection d'un rideau rouge, en attendant l'arrivée de la candidate.

Il a d'abord fallu assister à la prestation par une troupe musicale traditionnelle, puis visionner une vidéo revenant sur certaines actualités du pays depuis 2011 : meeting islamiste à Kairouan, procès, manifestations, affaire des nourrissons décédés ou encore l'augmentation du coût de la pastèque à 36 dinars. Une vidéo anxiogène mais qui s'est tout de même clôturée par la diffusion d'un clip du ministère du tourisme, dans lequel le chanteur tunisien Sabri Mosbeh chante la Tunisie. Puis il aura fallu attendre que la foule, morte de chaud dans cette immense salle sans aération, reçoive l'injonction de scander le nom de la candidate, avant qu'enfin celle-ci apparaisse. Mais à peine était-elle entrée sur scène, à 20h passé, que certains s'en allaient déjà : "il fait trop chaud et c'est bon, on l'a vue."

La deuxième journée de campagne s'est ouverte sur l'actualité du candidat qui était en tête des sondages, avant que ceux-ci ne soient interdits : Nabil Karoui. L'homme d'affaires, propriétaire de la télévision Nesma et président du parti Qalb Tounes, est en prison depuis le 23 août dans le cadre d'une affaire de blanchiment d'argent, d’évasion fiscale et de fraude suite à une plainte déposée par l'ONG I Watch. Un emprisonnement qui, selon la loi, ne gêne en rien sa candidature.

Ce mardi une décision devait être rendue suite à une demande de mise en liberté. A 7h45 quelques rares fidèles se sont présentés devant le tribunal à Tunis, pour attendre la décision. Il a fallu attendre 9h pour qu'une petite centaine de personnes soient réunies,  s'emparent de panneaux et scandent des slogans demandant la libération de Nabil Karoui. Le rassemblement montrait à lui seul la schizophrénie ambiante : des femmes tirées à quatre épingles, dans des tenues estivales, côtoyaient des personnes semblant plus démunies, sans qu'aucune interaction n'ait lieu entre les deux populations. S'il avait été demandé aux militants d'arriver de bonne heure, aucune trace des avocats ou de l'équipe de campagne en ce début de matinée.

Ainsi donc la campagne aura débuté avec des retards, des candidats qui s'agitent, un candidat en prison, de la musique bien trop forte, des mises en scène d'un autre âge, du vocabulaire managérial, des attitudes que l'on n'avait plus vues depuis 2010, des discours creux et à chaque fois le rejet d'une partie de la population contre une autre : les dirigeants, les mafias, les islamistes...

Revient alors à l'esprit l'image de ce vieil homme aux vêtements sans âge, bouteille d'eau à la main, venu devant le tribunal pour soutenir Nabil Karoui, dont on imagine les espoirs, qui, au vue du vide des programmes, risquent d'être déçus.