Festival de Douarnenez, l’Algérie au cœur

Quand ils ont conçu leur 42ème festival, les gens de Douarnenez, habitant.es militant.es bénévoles n’avaient pas prévu que les Algérien.nes seraient dans la rue chaque vendredi depuis le 22 février dernier. Est-ce la raison du succès remporté auprès d’un public très nombreux, venu des quatre coins de la France ? Si nombreux en réalité que l’exigüité des salles obligeait souvent à de longues attentes devant les salles…, d’où l’amorce de discussions dans les files, programmes en main : « Vous avez vu Kindil ? Oui ? L’actrice est formidable (Adila Bendimerad), le film, dérangeant, drôle de fable…», ou bien : « les Résistantes ? Ah oui, c’est super » ou bien : « bof, encore un film sur des Moudjahida » (film de Fatima Sissani, l’une des invitées) ». Pourtant, il n’y en a pas tant que ça, des films sur les combattantes pour l’Indépendance de leur pays, vite renvoyées à la maison, vite oubliées… Mais tous les avis peuvent s’exprimer ici, tranquillement, en attendant la projection, ou en suivant les débats, ou lors des Echappées sonores, un endroit pour écouter ensemble des reportages et des témoignages sur la vie en Algérie, la question du genre, des LGBT au Maghreb…

Un festival dans une petite ville comme Douarnenez se parcourt dans tous les sens et à pied de préférence ; on part du « Village », grand comme un mouchoir de poche - où l’on a cependant regretté de ne pas croiser d’association féministe algérienne. Le festival affichait pourtant en toutes lettres, hypercolorisées, « Algériennes, Algériens », avec un visuel joyeux et combattif, réalisé par l’artiste Hania Zazoua, alias Princesse Zazou. Son photomontage est truffé d’allusions et de symboles, dans un faux désordre soigneusement organisé : au premier plan, il met en valeur deux femmes, une mariée d’antan, la grand-mère de la graphiste, et une jeune-fille vêtue de gants de boxe, sa propre fille ! Celle-ci, vêtue d’un plissé de drapeau algérien, lance dans une bulle en arabe le slogan des manifestants de 2019 : « Ir Halou », autrement dit « Dégagez ! ». Tout à l’image du festival, bariolé et baroque, les pieds dans l’eau et la tête dans les étoiles… ou devant les toiles blanches des écrans de cinéma.

A Douarnenez, les occasions se sont multipliées durant toute la semaine pour retrouver des ami.es perdu.es de vue, et s’échanger des adresses : artistes, féministes, régionalistes, anarchistes, peuples des minorités d’ici et d’ailleurs, jeunes et têtes blanches ont cotoyé le monde des sourds, qui reste une thématique régulière du festival de Douarnenez. « La prochaine fois que tu passes à Alger…à Paris… à Constantine » peut s’épeler en différentes langues, dont celles des signes.

Un festival, c’est aussi une fête : mini-concerts sur le port, grandes fiestas sous le chapiteau, dans un mélange inimitable de rythmes kabylo-celtiques, rocailleux ou électro-magnétiques… impossible de citer tous les noms, on a retenu au passage celui des « Voisines », une chorale éclectique et féminine bretonne, Labess (« ça va ? » en arabe), Sofiane Saïdi qui nous a rappelé le solaire Rachid Taha.

Des éditeurs, des écrivain.es et des journalistes avaient aussi fait le déplacement : parmi eux, Mustapha Benfodil, reporter à El Watan, le grand journal francophone algérien qui se bat toujours pour sa survie, Sarah Haidar, écrivaine anarchiste kabyle et féministe, Sofiane Hadjadj et Selma Hellal, qui ont monté la valeureuse maison d’édition Barzach.

Quant aux films, parmi ceux qui nous ont vraiment marqués, citons Papicha, le film de Mounia Meddour présenté ici en avant-première, très bien accueilli par la critique au dernier festival de Cannes ; Yema de Djamila Sahraoui, une grande fresque inspirée par la Décennie noire, si poignante qu’on se croirait plongée dans une tragédie antique. Remarqué aussi, le cinéaste talentueux qu’est Tariq Teguia, dont trois des films, très novateurs, très noirs, étaient programmés, dont le magnifique Rome plutôt que vous, qui nous entraîne non pas sur les rives italiennes, mais dans l’univers algérois de la carambouille.

Puis nous avons eu la joie de découvrir trois jeunes réalisatrices prometteuses, et présentes lors de la projection : Wiame Awres, Leila Saadna et Kahina Zina. Chacune à leur façon raconte ses origines, métissées, contrastées, contrariées, où l’espace et le temps se confondent parfois d’une génération à l’autre, d’une guerre à l’autre. Chaque film est une plongée dans l’intime qui mêle étroitement la grande et la petite histoire, chaque plan nous rappelle les liens tissés tout aussi étroitement entre la France et l’Algérie Ces trois documentaires ont le grand mérite d’avoir été travaillés, voire ciselés avec toute l’attention requise, depuis l’intention cinématographique jusqu’au montage, lors d’ateliers à Timimoun avec la cinéaste Habiba Djahnine.

On avait déjà le goût du cinéma, et en venant à Douarnenez on a acquis celui du cinéma algérien. Il ne nous quittera plus !