Palestine : l’architecture, outil de résilience

En Palestine, plus que partout ailleurs, la terre revêt un caractère politique et symbolique majeur, existentiel même, puisque d’elle dépend la survie de l’identité palestinienne dans l’espace et dans l’histoire. Négligé par les autorités palestiniennes dont ce n’est pas la priorité et détruit délibérément par Israël, le patrimoine est devenu champ de bataille d’architectes qui résistent conjointement à l’occupation israélienne et à l’uniformisation du paysage induite par le bâti moderne

« La Palestine a une signification dans le monde entier, et c’est par égard pour l’humanité qu’il convient de préserver cet héritage », raconte Suad Amiry, l’une des pionnières dans le domaine de la préservation du patrimoine en Palestine.

Architecte, ancienne professeur à l’Université de Bir Zeit et depuis quelques années écrivaine, elle a créé en 1991 le Centre RIWAQ consacré au recensement, à la réhabilitation et à la protection des bâtiments historiques palestiniens.

« Entre 1948 et 1952 plus de 400 villages palestiniens ont été détruits par Israël, la Palestine est donc en train de disparaître physiquement. D’autant plus qu’Israël ne s’intéresse qu’à une seule strate de l’histoire et utilise l’archéologie afin de prouver ce que nous savons déjà : que les Juifs vivaient ici dans l’Antiquité », continue-t-elle.

Rénover pour et avec les communautés locales

     

Avant et après la réhabilitation du centre d’Al Darieh près d’Hébron, rénové par RIWAQ entre 2011 et 2013 dans le cadre du programme 50 villages.

Sans aucune expérience spécifique dans le domaine de la conservation du patrimoine, Suad Amiry se lance alors dans l’élaboration d’un état des lieux national. Pendant treize ans, de 1994 à 2007, avec l’aide des étudiants de l’Université de Bir Zeit, RIWAQ va recenser 50 320 bâtiments historiques, soit tous ceux bâtis avant 1950 en Cisjordanie et à Gaza.

Pour Suad Amiry, c’est davantage l’aspect non architectural de la conservation qui l’interpelle « Il faut toujours se demander quelle est notre relation avec ceux que nous pensons servir (…) la conservation concerne l’aspect technique tandis que la réhabilitation, elle, entend ramener de la vie ». C’est justement en cela que la philosophie de RIWAQ va au-delà d’un souci esthétique.

Dès le début RIWAQ a mis au cœur de son action les populations pour les faire participer aux projets et surtout bénéficier de retombées économiques et sociales, en faisant par exemple travailler des jeunes des villages pour les restaurations des maisons.

« Nous avons eu l’idée d’aller voir les propriétaires en leur disant que nous pouvions rénover leurs biens gratuitement s’ils s’engageaient à accueillir pendant dix ans une association une fois les travaux terminés. Ainsi, nous conservons le patrimoine pour l’usage de toute la communauté car cela crée des espaces de vie et de changement. »

Son combat pour le patrimoine lui vaudra de recevoir, en novembre 2018, le Prix Tamayouz qui récompense chaque année une femme architecte de la région Afrique du Nord Moyen-Orient pour son œuvre. Elle déclarait alors : « L’architecture n’est pas un domaine où il est facile d’exceller pour les femmes, mais elles le font. Dans les faits, 70% des architectes de RIWAQ se trouvent être des femmes !

Suad Amiry

Un cadre juridique insuffisant

Si le patrimoine culturel matériel est particulièrement menacé, c’est en partie en raison de l’absence de cadre juridique adéquat. Jusqu’en 2018, l’arsenal législatif conciliait un panachage de lois issues des différents régimes qui ont gouverné le pays depuis la fin du XIXème siècle (mandat britannique, Égypte, Jordanie occupation israélienne). Il protégeait principalement les sites archéologiques et les bâtiments datant d’avant 1700, excluant de facto nombre d’édifices non religieux.

Aujourd’hui encore, malgré une nouvelle loi votée en 2018, les bâtiments construits après 1917 ne sont pas protégés alors que certaines maisons des années 20 sont des joyaux architecturaux. Pour Aya Tahhan, architecte travaillant chez RIWAQ : « La nouvelle loi est certes un grand pas mais cela n’est pas assez… Il y a bien sûr le cas des bâtiments postérieurs à 1917 et qu’il faut préserver ; nous ne voulons pas perdre des périodes d’histoire architecturale à cause de cette date arbitraire. Mais il y aussi les paysages qui ne sont toujours pas protégés. Enfin, il faut mener un recensement national pour savoir ce qu’il nous reste et ce au plus tôt ». En effet, protéger ce qu’il reste sur les territoires contrôlés par l’Autorité Palestinienne est d’autant plus crucial que cette dernière n’a aucun droit concernant le patrimoine palestinien à Jérusalem.

Une architecture qui pâtit de la situation politique

Suite aux accords d’Oslo II, les grandes villes sont sous le contrôle civil et sécuritaire palestinien tandis que les villages sont sous un régime mixte, les Israéliens y assurant la sécurité. Aujourd’hui, la gouvernance de l’Autorité palestinienne pâtit de la discontinuité du territoire : au fil du temps, les colonies israéliennes et le mur de séparation ont accaparé de plus en plus de terrain au point d’asphyxier économiquement les villageois dont certains n’ont plus accès à leurs terres agricoles, et se redirigent alors vers les grandes villes. L’urbanisation de la Cisjordanie et le boom immobilier observé à Ramallah depuis plus d’une dizaine d’années en sont la conséquence directe.

La pression démographique, le peu de terres disponible (90% de la population de Cisjordanie vit sur 1/3 du territoire) et l’appât du gain des promoteurs ont conduit peu à peu à défigurer Ramallah qui aurait perdu plus de la moitié de ses demeures historiques en 25 ans, les réduisant à moins de 400 comme l’a rapporté récemment le quotidien britannique The Guardian.

A l’échelle nationale, plus de la moitié du patrimoine bâti palestinien se concentre dans 50 villages à l’architecture vernaculaire, dont les habitants sont les garants de la conservation. Malheureusement, ces maisons traditionnelles au confort spartiate étaient adaptées au mode de vie paysan avec des espaces pour le stockage des récoltes et pour le bétail.

Aujourd’hui, les usages ont changé et ces maisons jugées humides renvoient à une image de pauvreté, voire d’insalubrité. Les habitants les délaissent donc au profit d’immeubles sans charme dès qu’ils en ont l’occasion et les moyens, ce qui n’est pas sans effet sur le paysage palestinien. « Les nouveaux immeubles en béton construits partout depuis 20 ans et sans aucun aménagement du territoire tuent l’esprit de nos villes et villages. Cela tue même l’existence de l’espace public » affirme Aya Tahhan. Pour contrer cette tendance, elle organise avec RIWAQ des ateliers sur les techniques traditionnelles de conservation (notamment l’utilisation de la chaux) en zone rurale afin de raviver ce savoir-faire, historiquement imparti aux femmes.

“L’architecture vernaculaire fait partie de la solution”

Nadia Habash en plein travail.

Mais comment faire du patrimoine non pas un fardeau, obstacle au développement urbain, mais un moteur ? Pour l’architecte et professeur Nadia Habash, l’architecture est un outil politique, social et culturel : « Pour parvenir à la résilience, nous devons rechercher un développement durable basé sur les ressources locales, y compris notre patrimoine culturel et naturel : les matériaux de construction, les techniques de fabrication, les typologies environnementales et vernaculaires et le savoir-faire ancestral ».

Pour cette architecte militante et dirigeante d’entreprise, la profession a une responsabilité sociale essentielle puisque l’environnement bâti est le reflet d’une culture et donc il a le pouvoir d’influer sur les mentalités. Ainsi, l’architecture ne devrait pas être orientée selon les intérêts des investisseurs mais axée sur la durabilité et l’identité locale pour éviter une « dubaïsation » de la Palestine.

Adepte du régionalisme critique, Nadia Habash indique : « Je pense que dans notre cas particulier, celui de l’occupation, nous devons chercher une architecture qui soutient la résistance du peuple plutôt que celle qui encourage le consumérisme. Nous devons servir nos populations au lieu de grands groupes qui privatisent l’espace public ».

Un combat qui passe les générations

Moon House project studio Shams Ard

Un avis que partage son ancienne élève à l’Université de Bir Zeit, Aya Tahhan : « Tout le monde voit les problèmes auxquels nous devons faire face : architectes, universitaires et intellectuels. Je pense que l’architecture vernaculaire fait partie de la solution : elle peut nous aider tant dans les fonctions que dans les espaces publics. D’ailleurs de nouvelles initiatives qui s’en inspirent voient le jour avec une nouvelle façon de penser, dans les studios  d’architectes qui mettent également l’écologie au cœur de leur action ». 

L’engagement de Suad Amiry et de Nadia Habash dans leur domaine inspirent la jeune génération d’architectes palestiniens, qui entend éviter le scénario du pire. Qu’ils aient décidé de bâtir ou de préserver, ils sont nombreux à se penser désormais à la fois architectes et activistes, liant naturellement leur fonction dans la société avec leur rôle de citoyen. Déterminés, ils tentent d’arrêter la destruction de leur terre avant que celle-ci ne signe également la perte de leur identité collective.  

Et Suad Amiry semble confiante quant à la relève. Lors de la réception de son prix en 2018, elle déclarait que la reconnaissance de son travail signifiait que : « Le rêve de RIWAQ de réhabiliter 50 centres historiques en Palestine rurale sera un jour réalisé. Cela signifie aussi que la protection du patrimoine culturel palestinien est reconnue comme une priorité ».