Le Soudan, un havre inespéré pour les réfugiés syriens

Migrations, un horizon qui se dérobe · La guerre en Syrie a créé une vague de réfugiés sans précédent. La plupart des pays leur ont fermé les portes, à l’exception du Liban, de la Turquie et de la Jordanie. Mais un certain nombre d’entre eux ont trouvé un havre au Soudan, pourtant un pays pauvre et déchiré. La chute du président Omar al-Bachir pourrait menacer leur situation.

D’abord ça a été l’Égypte à l’été 2013, puis la Jordanie et le Liban en 2014 et au début de 2015, et finalement la Turquie une année plus tard. Même l’Algérie, un pays qui s’était engagé à conserver une attitude bienveillante à l’égard de ceux qui fuyaient la guerre a fermé ses portes aux Syriens. Les uns après les autres, les pays fermaient leurs points de passage aux frontières et imposaient des restrictions de visas interdisant de fait aux Syriens d’entrer sur leur territoire. En quelques années, presque tous les pays voisins avaient fermé leur porte aux réfugiés de Syrie.

À l’exception d’un seul. Le Soudan, grande nation africaine formant un pont entre le nord arabophone et le sud subsaharien riche de sa diversité linguistique, avait pris une décision : il ne limiterait pas l’entrée des Syriens. Les frontières resteraient ouvertes et les nationaux syriens auraient la possibilité de rester autant qu’il leur plairait. À ce jour, la situation n’a pas changé : le Soudan est l’un des rares pays où l’on peut accéder avec un passeport syrien. « Toutes les autres portes nous ont été fermées. Une plaisanterie court : on ne peut aller qu’aux cieux avec un passeport syrien », avance Rawan, une femme de Damas d’une trentaine d’années qui ne souhaite donner que son prénom.

Khartoum aux couleurs de Damas

Elle est assise près d’une grande fenêtre dans le bureau d’une agence de voyages du quartier d’Al-Riyad de Khartoum, une zone de boutiques et de restaurants fréquentée par les classes moyennes. Cela fait quatre mois qu’elle travaille dans ce bureau et quatre mois qu’elle habite à Khartoum. Elle a trouvé ce travail grâce à un site de recrutement en ligne. Elle a été embauchée avant même d’avoir quitté Damas. « La plupart des gens ont été choqués quand je leur ai dit que j’allais partir pour le Soudan. Mais je suis comme ça, je veux saisir la moindre occasion de la vie ».

Rawan vit dans un appartement non loin de son bureau, dans un immeuble où plusieurs de ses voisins sont syriens. Ces dernières années, le quartier d’Al-Riyad est devenu une plaque tournante pour les Syriens. On s’en rend compte aisément quand on parcourt l’une des rues du quartier. Des restaurants, dont beaucoup ont récemment ouvert, s’appellent Porte de la Syrieou Douceurs d’Alep ; une petite boutique de souvenirs s’appelle Fairouz, du nom de la chanteuse libanaise ; Palmyre, l’ancienne cité syrienne est un salon de coiffure. Les supermarchés vendent de l’huile d’olive et du maté, boisson d’Amérique du Sud dont la consommation est généralisée dans la plupart des foyers syriens.

Dans les années qui ont suivi le début de la guerre en Syrie en 2011, la communauté s’est rapidement développée au Soudan. Plus de 100 000 personnes sont arrivées dans le pays, s’installant la plupart du temps dans la capitale Khartoum. « Mais les chiffres sont probablement plus élevés, 250 000 ou plus », affirme Mohammad Aljerkas, le fondateur de Dyar, magazine et plateforme en ligne dispensant des conseils aux Syriens du Soudan.

Aljerkas a créé Dyar après son arrivée au Soudan il y a sept ans, alors qu’il était étudiant, quand il s’est rendu compte que les moyens manquaient pour ceux qui arrivaient de Syrie. « Il y a beaucoup de choses que vous devez savoir quand vous arrivez dans un pays pour la première fois. À cette époque, il n’y avait rien. J’ai donc commencé avec une page Facebook partageant des liens portant sur la Syrie et le Soudan, puis j’ai continué avec un site Internet », indique-t-il.

Un accès libre à l’éducation et à la santé

Quand Aljerkas étudiait à l’université à Khartoum, il était sur un pied d’égalité que les étudiants nationaux. Les Syriens au Soudan ont accès à l’éducation et aux services de santé comme s’ils étaient des nationaux du pays. Ils peuvent travailler et diriger leurs affaires. Il n’existe pas non plus d’obstacles à leurs déplacements, leur communauté n’étant pas perçue comme une communauté de réfugiés, statut qui ne leur est pas donné. On les considère plutôt comme des visiteurs ou des invités.

« Il y a beaucoup d’hospitalité ici. Vous sentez que vous êtes le bienvenu. Ce n’est pas comme dans les autres pays où l’on a conscience d’être un poids en tant que réfugié », précise Wisam Alnaser, le propriétaire de l’agence de voyages où travaille Rawan. « Le plus difficile est l’absence de soutien de la part des organisations internationales comme l’ONU. Au Liban et en Jordanie, les familles syriennes sont aidées. On essaie bien de réunir de l’aide pour ceux qui en ont besoin, mais c’est difficile », ajoute-t-il.

Crise et soubresauts internes

Tant pour les Soudanais que pour les Syriens, la situation économique a été difficile pendant très longtemps. Elle aura été le principal agent catalyseur du mouvement révolutionnaire qui finalement a conduit au renversement du président Omar al-Bachir le 11 avril dernier.

Une crise potentielle venue de loin s’était déclarée, due pour partie aux sanctions américaines imposées au Soudan depuis les années 1990 et, pour une autre, à l’indépendance du Sud-Soudan en 2011 lorsque le pays a perdu quasiment les trois quarts de son pétrole. En 2018, la crise a atteint un sommet quand la livre soudanaise a perdu 85 % de sa valeur contre le dollar et que l’inflation a été l’une des plus élevées au monde. Le régime a pourtant continué à consacrer plus de 70 % de ses dépenses à la défense et à la sécurité et moins de 10 % à la santé et à l’éducation.

Après quatre mois de protestations continues, déclenchées en décembre 2018 par la brutale augmentation du prix du pain, le mouvement d’ampleur nationale a finalement contraint l’ancien président à quitter le pouvoir.

« Ce régime n’était pas capable de bien diriger le pays. C’étaient des vieux et des ignorants qui s’étaient entourés de gens incultes qui ne leur faisaient pas d’ombre », précise Mouzan Al-Neel, un ingénieur engagé dans ce mouvement de protestation.

La situation politique est désormais pleine d’incertitudes. L’économie est loin de s’améliorer. Si les prix sont bas pour ceux qui détiennent des devises étrangères, ceux qui sont payés en livres soudanaises sont durement affectés. « Tout à coup l’argent ne valait plus rien. Vous pouviez gagner peut-être l’équivalent de 200 dollars par mois. Hors Soudan, c’est très peu », indique un jeune homme qui ne veut pas révéler son identité, venu au Soudan pour éviter de faire son service militaire, comme beaucoup d’autres jeunes Syriens.

Accéder à la nationalité

L’un de ses concitoyens, Hay, est âgé d’une cinquantaine d’années. Il dirige un restaurant syrien à succès dans le centre de Khartoum. Son chiffre d’affaires total est tombé de 12 000 (10 600) à 3 000 dollars (2644 euros) par mois depuis le début de la crise. « L’argent n’arrive plus. J’attends de voir ce qui va se passer. Si les choses ne s’améliorent pas, j’essaierais de m’installer dans les Émirats », indique-t-il.

S’il peut envisager le Golfe comme une option, c’est parce que lui et sa famille ont la nationalité soudanaise depuis quelque deux années. Le précédent gouvernement avait donné la possibilité aux Syriens de demander la nationalité soudanaise dès qu’ils pouvaient attester d’une présence de six mois dans le pays. Selon un article de CNN en arabe, 4 000 personnes se sont vu accorder la nationalité en 2016 ; ce chiffre est donc probablement plus élevé aujourd’hui. « Mon ami a obtenu son passeport en 2018. Il portait le numéro 10.000 ou quelque chose comme ça. Ce qui veut dire qu’au moins 10.000 personnes ont obtenu la nationalité soudanaise », indique le jeune homme venu de Syrie.

Pour la plupart des gens, une raison a expliqué leur demande de passeport soudanais : ce document ouvre des portes, pas en grand nombre, mais au moins c’est toujours plus que ce que permet le passeport syrien. Il est relativement simple pour les citoyens soudanais de vivre et de travailler dans le Golfe, chose qui était devenue quasiment impossible pour les Syriens quand la guerre a éclaté.

« Pour parler franchement, si je suis venue ici, c’est pour obtenir un passeport. C’est une chance et je ne veux pas un jour me retourner sur ma vie et me dire que je l’ai ratée », dit Rawan. Quand elle est venue au Soudan pour la première fois, sa mère l’a accompagnée. Toutes deux vivaient ensemble et sa mère n’avait pas voulu rester seule. Mais elle est récemment repartie en Syrie. La vie au pays lui manquait trop, indique-t-elle. « Pour moi, ça va pour le moment. Je vais à la gym et le soir dans les cafés de la rue du Nil. Mais j’avais plus d’activités en Syrie. J’appartenais à un groupe de randonneurs. On campait et on faisait du ski », dit-elle.

Des familles éparpillées dans le monde

Elle est la plus jeune de la fratrie qui a été dispersée dans différents endroits comme beaucoup de familles syriennes. Sa sœur aînée et ses enfants sont partis pour l’Algérie dans les premiers jours de la guerre, avant que les Syriens n’aient besoin d’un visa pour entrer dans le pays. « Je ne les ai pas revus depuis. Ma sœur ne peut pas partir, pas même pour une visite ici ou là, sous peine de ne pouvoir revenir en Algérie. On ne peut donc pas se réunir », dit Rawan.

Bon nombre de familles syriennes connaissent ce type de situation, éparpillées dans plusieurs pays du monde où il est difficile, parfois impossible, qu’elles se retrouvent. Pour elles, le Soudan est devenu l’endroit où il est possible de se rencontrer. « C’est moins cher de se retrouver ici qu’au Liban par exemple. Là-bas, le coût des visas est élevé comme le sont les prix des locations et de la nourriture. Vous payez 100 dollars [88 euros] la nuit dans un hôtel. Ici, vous pouvez louer un appartement pour 300 dollars [264 euros] par mois », précise le jeune homme de la côte. Sa famille est toujours en Syrie où il peut se rendre pour un séjour de 90 jours maximum avec un document précisant qu’il a sa résidence dans un autre pays. C’est une obligation pour tout le monde sous peine d’être incorporé dans les rangs de l’armée.

Un commerce illégal de passeports

Il y a exactement un an, Mohammad Alard a pris un vol pour Khartoum à partir d’Istanbul où il vit depuis 2014. Sa mère, son père et le reste de la famille l’attendaient à l’aéroport. Des restrictions en matière de visa les avaient empêchés de lui rendre visite en Turquie comme lui-même n’avait pu les voir en Arabie saoudite où ils vivaient jusqu’à ce que son père fasse faillite à cause d’un changement de loi sur les petits commerces. La famille était alors venue au Soudan. « Quand je suis venu ici, c’était la première fois que je les voyais depuis cinq ans. J’essaie en ce moment d’obtenir la nationalité turque, mais c’est difficile. Et mon frère essaie d’obtenir la nationalité soudanaise ».

Abdulmoniem Suleiman, journaliste soudanais, dispose d’information sur la manière dont les trafiquants et d’autres profitent illégalement des réfugiés vivant au Soudan. Selon lui, il existait un commerce illégal de passeports qui est devenu de plus en plus important, spécialement adapté aux Syriens, dont les connexions remontaient au plus haut niveau du gouvernement. Les passeports étaient vendus à des prix très largement supérieurs au prix officiel de 200 dollars pour qui suivait les procédures légales. « C’est un business ; c’est pourquoi ils s’y adonnent. Ils peuvent gagner 10 000 [8 815 euros], et même 15 000 dollars [13 224 euros] pour un passeport parce qu’il existe un marché pour ça. C’est une affaire de gros sous ».

L’une des raisons pour lesquelles le Soudan avait ouvert la naturalisation aux Syriens, selon Suleiman, c’est qu’elle offrait un répit à l’Arabie saoudite et aux autres pays du Golfe qui ont été critiqués pour ne pas avoir accepté de réfugiés sur leur sol. Abdelwahab El-Affendi, un commentateur politique soudanais au Qatar, l’attribue à la relation du Soudan avec le Golfe. À ses dires, « c’est dû au fait que les Syriens qui travaillent dans le Golfe et qui n’ont plus de passeport valide devraient être expulsés. Il existe une sorte d’arrangement avec le Soudan sur les naturalisations ».« Le Soudan joue un rôle utile à l’heure actuelle. Il est intéressant de noter que le président Omar al-Bachir a été le premier président à rencontrer Bachar Al-Assad. Je suis certain que leur rencontre a été encouragée par les Saoudiens et les Émiriens. Aussitôt après, les Émirats arabes unis rouvraient leur ambassade à Damas ».

El-Affendi rappelle que le Soudan s’est généralement montré hospitalier envers les réfugiés des pays voisins comme le Tchad, l’Éthiopie et l’Érythrée, en ne fermant pas ses frontières. Il y a aussi quelque 7 000 Yéménites au Soudan qui ont fui le conflit dans leur pays. Au total, le Soudan héberge environ 2 millions de réfugiés.

En 2016, on citait des porte-parole soudanais qui affirmaient qu’aucune restriction ne serait imposée aux Syriens « aussi longtemps que coulerait le Nil », confirmant la position officielle de maintenir la porte ouverte aux Syriens. Mais avec la chute de l’ancien régime beaucoup de choses sont susceptibles de changer au Soudan. La politique de naturalisation des Syriens, ajoute Suleiman, va problablement en faire partie. « Tout cela va cesser maintenant. Ils ne peuvent pas continuer plus longtemps ».

Historiquement, le Soudan et la Syrie ont eu de bonnes relations et maintenu une politique libérale en matière de frontières et de visas. La première communauté syrienne au Soudan remonte à il y a plus de cent ans, lors de la conquête anglo-égyptienne de 1898 quand des habitants de ce qui est aujourd’hui le Liban et la Syrie sont arrivés avec les forces coloniales de Herbert Kitchener. Un certain Naoum Shoucair, né à Choueifat dans le Liban d’aujourd’hui, a été l’auteur du premier ouvrage d’histoire et de géographie de référence sur le Soudan. Il a été également le premier président du club syrien de Khartoum qui est encore aujourd’hui un point de rassemblement populaire pour les Syriens de la ville. Le défunt Edward Said écrivait dans ses mémoires, À Contre-voie 1, que l’un de ses oncles vivait dans le Khartoum d’avant la première guerre mondiale.

« Une sorte de paradis »

Le Soudan accueillait peut-être 7 000 Syriens avant la crise, la plupart exerçant dans les échanges et le commerce. Beaucoup de ceux qui sont arrivés pendant la guerre ont créé de nouvelles activités, y compris des restaurants, des fast-foods et des magasins de meubles.

Dyar, le site sur internet créé par Aljerkas a publié plusieurs articles sur les initiatives syriennes, dont notamment une fabrique de serviettes en papier qui est désormais la plus importante du Soudan, ainsi que le film The Road to Paradise, qui a été réalisé avec une équipe de tournage composé de Soudanais, de Syriens et de Libanais (Aljerkas en faisait partie en tant que producteur pour le Soudan). « Le titre renvoie au fait que le Soudan est désormais devenu une sorte de paradis pour les Syriens », dit-il.

Aljerkas envisage de rester à l’avenir à Khartoum. Il y a des amis, s’y est construit un réseau professionnel et se sent attaché au pays. « Bien sûr, j’aime toujours la Syrie, mon pays. Mais il est possible de ressentir de l’affection pour plus d’un endroit ».

Beaucoup d’autres Syriens pensent différemment et quelques-uns ont déjà quitté Khartoum. La crise économique met la population à rude épreuve et certains pensent revenir en Syrie maintenant que la situation sécuritaire semble s’être améliorée. « Nous avons plus de personnes à l’heure actuelle qui partent de Khartoum pour Damas que l’inverse », indique Alnaser de l’agence de voyages.

Pour Rawan, à nouveau installée dans une chaise derrière son bureau, son projet est, avant toute chose, de rester jusqu’à ce que le processus de naturalisation soit achevé même si dans les circonstances politiques actuelles ce ne sera pas facile. Au-delà, elle évaluera ses options. « Je ne peux pas dire encore ce que je ferai, dit-elle, mais je sais que je ne suis pas un arbre. Si je ne bouge pas, je me sens comme une prisonnière. J’ai besoin de vivre et de me sentir libre ».

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