8 mars à Rome, une journée particulière…

Rome. Elles étaient plusieurs centaines de milliers ce 8 mars - toutes origines et catégories sociales confondues- à participer à « la grève globale transféministe », organisée par le mouvement féministe Non una di meno. «Nous invitons tous les syndicats à proclamer la grève globale et à soutenir les travailleuses qui souhaitent la faire…» incitait l’organisation. L’appel a été entendu !

 

Il faut dire que la mobilisation était à la mesure de la situation alarmante que vivent les Italiennes. Les chiffres parlent tout seuls : selon l’Istat, en Italie une femme sur trois entre 16 et 70 ans a été victime de violence commise par un homme, 7 millions de femmes ont subi des violences physiques et sexuelles tandis que chaque année quelques environ 150 femmes sont tuées par leur mari, petit copain ou ex. Le chômage des femmes (44%) est de 20% plus important que celui des hommes. La différence salariale de genre prospère tandis que 2.472.000 femmes sont plongées dans la pauvreté absolue.

 

 

Malgré la noirceur de ce tableau, c’est une foule allègre, multicolore, mixte, jeune… qui s’ébroue de piazza Vittorio, haut lieu de la diversité culturelle romaine, vers Piazza Venezia. Le mot d’ordre de la manifestation « Lotto marzo » - jeu de mot fonctionnant sur la polysémie de « Lotto » (je lutte) et « l’otto » (le Huit)- a de toute évidence fait brèche et sensibiliser un nombre impressionnant de personnes.

Chants, cris, tambours, perruques bariolées, assos LGBT, centres antiviolences…Entre chien et loup, dans la lumière de cette journée finissante, frémit un air vivifiant, comme un écho féministe à la manifestation milanaise antiraciste qui a rassemblé quelques jours plus tôt environ 250.000 personnes à Milan.

Dans les faits, l’appel à la grève transféministe globale entendait rompre avec le ronronnement des commémorations et remettre en cause la récupération commerciale du 8 mars. Entraînant dans son sillage une kyrielle d’associations féministes, écologistes, de migrant.e.s, d’étudiant.e.s, de travailleuses et travailleurs précarisé.e.s, Non una di meno avait demandé aux femmes d’interrompre toute forme d’activité formelle ou informelle, gratuite ou rétribuée, et décrété « une grève de la consommation, du travail productif et reproductif, une grève de la surexploitation de la terre, des territoires, des corps humains et animaux, une grève pour inventer une temporalité nouvelle… »

Autant dire que pour ce 8 mars, le mouvement féministe italien avait élargi de manière radicale le paradigme de ses revendications afin de contrer « la montée des droites réactionnaires, patriarcales et racistes ». Ainsi, dans les mots d’ordre scandés, il était question d’autodétermination, autonomie, liberté de choix, avortement libre et gratuit, salaire minimum européen, welfare universel, redistribution des tâches ménagères et des soins, liberté de mobilité contre la violence raciste et institutionnelle, permis de séjour européen sans condition… Des objectifs bien réels qui partent du principe qu’aucun programme en matière d’écologie, de justice sociale, de démocratie, de paix, ne peut être acté en dehors de l’égalité hommes-femmes. Cette vision ample structure désormais le combat féministe en Italie.

En effet, féminicide, viols, harcèlement dans la rue ou au travail, violence domestique, discriminations, accès à l’avortement refusé… adviennent dans un climat de plus en plus délétère, marqué par les dérives sexistes et racistes de la Lega Nord. Quelques exemples soulèvent le cœur : fin février, l’artiste Emma Marrone demande, durant l’un de ses concerts, l’ouverture des ports dont Salvini a ordonné la fermeture depuis son accession au pouvoir.

La chanteuse Emma Marrone

 

Il n’en faut pas plus au conseiller municipal de la Lega Nord d’Amelia (Ombrie), Massimiliano Galli, pour exhorter la chanteuse à «ouvrir les jambes et se faire payer ». Ce dernier sera sans doute resté bouche bée en apprenant son expulsion du parti. Après tout n’a-t-il pas suivi l’exemple du chef lorsque, durant un meeting aussi ubuesque que sexiste, Matteo Salvini désignait la poupée gonflable qu’il avait fait installer sur scène comme « le sosie de Laura Boldrini », ancienne présidente de l’Assemblée nationale sur laquelle il n’a cessé de s’acharner.

 

Matteo Salvini durant un meeting à Fiano (Latium)

 

Les mauvaises surprises n’arrivent jamais seules. A la veille du 8 mars un nouvel incident s’est vérifié dans les rangs de la Lega Nord où les élus peinent visiblement à dissimuler le langage raciste, misogyne et décomplexé auquel leur leader les a habitués. Pis : c’est une idéologie ouvertement fasciste qui se déploie en toutes lettres sur le tract diffusé par la Lega de Crotone (Calabre). Y sont exaltés «Le rôle naturel de la femme voué à la promotion et au soutien de la vie et de la famille» et «la grande mission sociale qu’elle doit accomplir pour l’avenir et la survie de la nation». Y est a contrario fustigée «ceux qui soutiennent une culture politique qui revendique une autodétermination de la femme de plus en plus forte et absolue suscitant un comportement de rancune et de lutte à l’égard de l’homme».

Cette bouillie d’amalgames obscurantistes qui fait état, pêle-mêle, de « ventre à louer », de « quotas roses », de « migrants et de gays »… a soulevé un tollé général dans tout le pays et forcé Matteo Salvini à prendre ses distances. Mais au bout du compte, ne récolte-t-il pas ce qu’il a semé avec tant de zèle? D’ailleurs les attaques aux centres antiviolence perpétrées aux quatre coins de la péninsule par Forza Nuova (extrême droite) le 8 mars véhiculent des contenus similaires. Horreur ! Ces groupuscules, autrefois marginalisés dans le pays, trouvent aujourd’hui un terreau idéologique convergeant au sein des administrations léguistes.

 

 

L’arsenal législatif n’est pas en reste : le projet de loi Pillon sur la biparentalité auquel s’opposent avec acharnement les associations féministes devrait bientôt être voté.

Mais qui est Simone Pillon ? Chancre du Family Day (cousin germain du mouvement «La manif pour tous » en France), ce sénateur léguiste se distingue par des prises de positions hyper conservatrices. Ainsi celui qui veut « forcer les femmes à accoucher », et se déclare ouvertement opposé aux unions civiles et à la loi 194 sur le droit à l’avortement, a concocté un dispositif juridique rejeté en bloc par les associations féministes. Accusé de faire obstacle au divorce pour préserver les liens indissolubles du mariage, et d’obliger en particulier les femmes précarisées à rester sous le toit conjugal les exposant dans certains cas à la violence de leur conjoint, le projet de loi prévoit -entre autres- l’arrêt de la pension alimentaire, l’obligation d’avoir recours à un médiateur familial rémunéré pour obtenir le divorce, l’introduction de la notion de manipulation psychique et d’aliénation parentale…

En attendant Pillon a fait des adeptes puisqu’il peut désormais compter sur un soutien politique transversal, à l’instar du groupe interparlementaire « Vita, famiglia et libertà » constitué par Maurizio Gasparri, Alessandro Pagano et Massimo Gandolfini, leader du Family Day. Leurs objectifs : stimuler la natalité et la parentalité, soutenir l’objection de conscience sur le testament biologique et lutter contre l’interruption de grossesse.

 

Interview Cristiana Sacoppa

 

Jamais la guerre contre les acquis et les droits obtenus par des décennies de lutte féministe n’a été aussi âpre : financements rognés, centres anti-violence sous surveillance, Casa Internazionale delle donne (Maison internationale des femmes de Rome) menacée de fermeture….Une panoplie de rétorsions en tous genres s’est abattue sur le pays ignorant toutefois une réalité qui est loin d’être un détail : la détermination, la solidarité, le courage, la résistance… dont sont capables les femmes du ‘Bel paese’.


 



*Cet article a été produit par MedFeminiswya, réseau méditerranéen pour l’information féministe.

*Medfeminiswya est un réseau de femmes travaillant dans les médias de pays méditerranéens. Il contribue à faire évoluer la manière dont sont présentés les vécus et la condition des femmes, ainsi que les actions féministes dans la Région, et à augmenter leur visibilité. Il renforce l’action des femmes dans les médias, en unissant leurs efforts afin de maximiser leur impact collectivement, à l’aide de plateformes digitales, rencontres et mise en réseau.

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