Une seule créature dans cet univers: ma mère.

Aboud Saeed a écrit sur sa page Facebbok un texte dédié à sa mère à l’occasion de la journée de la femme. Voici des extraits de ce texte…

Quand on parle de “genre” et de “féminité”, je pense immédiatement à une seule créature dans cet univers: ma mère.

Ma mère a grandi dans un village sur la rive de l’Euphrate. C’est une femme exceptionnelle qui suscitait depuis son adolescence la jalousie des voisines parce qu’elle passait les soirées avec les épouses des gendarmes du poste de police voisin. Elle leur faisait la cuisine et leur offrait des cigarettes qu’elle prenait du paquet de mon grand père qui était assez riche pour s’acheter des Kent.

Soudain, apparut un homme qui avait quarante an: Mon père. Il avait entendu parler de mon grand père riche. Il se rapprochait de lui, et lui exprima un jour son désir d’épouser sa fille. Comme il n’avait d’autres biens que sa propre soeur, il proposa à mon grand père de la donner comme épouse à son fils. En échange, il pouvait, lui, épouser ma mère qui ne le connaissait pas, et qui le vit pour la première fois la nuit de ses noces.

De cette première rencontre, le seul souvenir que ma mère garda était celui d’une cigarette fumée, et après, rien d’autre qu’une succession de brutalités. Pourtant elle l’aimait! Elle l’aimait au point de le considérer “un véritable Homme, comme Saddam Hussein”. Elle voyait en lui le sage, le fort, le dur, l’intraitable, l’homme difficile dans une époque difficile. Elle trouvait en lui un mélange de Staline, Bruce Lee, Godot, et al Mahdi. Elle aussi elle attendait. Elle attendait Godot et al Mahdi, et un seul sourire qui ne venait jamais.

Dix mois après le mariage elle a accouché de son premier enfant, puis du second, du troisième, du quatrième et ainsi de suite jusqu’au quinzième qui est moi.

Quinze enfants qui ont grandi et sont devenus des jeunes filles et des jeunes hommes, puis des femmes et des hommes. Parmi eux il y a le sage et le fou, le timide et l’insolent, l’active et la paresseuse, l’oisif et l’engagé, l’intellectuel et le voyou, le forgeron et l’écrivain. Ma mère en était devenue folle alors que mon père se vantait de cette armée capable d’annuler les effets du plus grand complot, et de réduire à néant les plans les plus importants.

Quinze enfants sans jamais s’arrêter, telle a été la vie de ma mère qui était une femme exceptionnelle, une femme qui se distinguait des autres à cette époque.

A la mort de mon père, ma mère accéda au trône sans élections. En quelques minutes, elles modifia la constitution, et l’adapta à sa personnalité, à son âge et à son histoire. Ses enfants ne faisaient qu’applaudir, en criant : Gloire à toi, la Femme!

Ma mère était devenue le Général Suprême, le Commandant de l’armée de la famille. C’est elle qui déterminait l’heure zéro et définissait les rapports avec les autres maisons du quartier. Elle multipliait les avertissements lancés à notre voisine qui avait pris l’assiette où était imprimée une rose rouge, nous en rendant une autre sans rose. Ma mère était la Secrétaire Générale du parti de la famille. C’est elle qui en rédigea le règlement intérieur après le départ de mon père, et établit les principes de base, les politiques intérieures et extérieures et la position que devait prendre la famille sur la question palestinienne et sur les droits de la femme. Ma mère était vraiment une femme exceptionnelle !!!

Puis il y a eu la révolution en Syrie. Ma mère s’asseyait devant la télévision et regardait ce qui se passait avec étonnement et panique.

Elle pleurait en écoutant les chansons irakiennes, même si elles parlaient d’amour, confondant ainsi l’amant et le martyre. Elle négligeait les affaires de la famille, laissa passer deux saisons de tomates sans les sécher ni les presser pour faire la traditionnelle sauce rouge qu’elle aimait tant.

Ma mère a eu soixante-dix ans lorsque la révolution était dans sa troisième année. Elle découvrit alors que la prison n’était pas seulement pour les hommes comme on disait chez nous. Elle n’avait jamais entendu parler de Khawla bint al Azouar, mais connaissait bien Razan Zaytouna.

Je lui avais appris à cliquer du doigt le bout de la cigarette pour faire tomber sa cendre. Ses amis ont changé, et n’étaient plus composés exclusivement de femmes. Elle côtoyait les hommes et se prenait pour leur égale au point de lancer comme eux des insultes du genre: “Je nique sa mère et la mère du bus qui l’a transporté jusqu’ici”.

Son inquiétude pour ses enfants augmentait au fur et à mesure des funérailles de plus en plus nombreuses dans la ville. Chaque fois qu’un cortège funèbre passait et qu’elle entendait crier: ”Mère du martyre, nous sommes tous tes enfants!”, elle pleurait sans avoir perdu un seul enfant. Mais le jour où mon frère fut tué; et qu’on lui cria le même slogan, elle resta sans émotion. Elle était déjà, et avant l’heure, la mère du martyre.

Ma mère refuse d’immigrer, non pas parce qu’elle est forte, mais parce qu’elle aime sa maison. Et la maison pour elle n’est ni la cuisine ni la pièce des hôtes, ni la chambre ni la salle de bain. Pour ma mère la maison c’est la salle où elle entasse les matelas et les édredons de laines. Ils sont là depuis notre naissance, et elle ne les utilise jamais. Cette chambre est pour elle une patrie. Non pas parce qu’elle est assez grande pour abriter tout le monde, mais parce qu’elle l’a construite de ses propres main, matelas après matelas, édredon après édredon.

Ma mère est une femme exceptionnelle, une bédouine Chaoui. Je lui ai tout expliqué de la vie. Je lui ai parlé de Hardabacht, et de l’armée rouge japonaise. Je lui ai appris qu’il y avait trois statuts, montré la différence entre Genève 1 et Genève 2. Je lui ai tout expliqué sauf une seule chose: le sens de l’expression LOL.

Une fois, j’ai vu mon amie chater avec sa mère sur facebook: Hi, how r u?

Et la mère répondait: thanx... am fine. n u?

J’ai dit à mon amie: est-ce que les mères savent parler anglais, et savent utiliser facebook? Chez nous les bédouins, la mère est une femme forte qui a le visage tatoué, mais cela n’a rien à voir avec les tatouages que portent les femmes aujourd’hui. Elle ne sait ni lire ni écrire. Elle ne porte pas de soutien gorge. Et alors que les femmes modernes et libérée, en short et en bretelles ont honte de leur mamelons, et les considèrent comme une pomme posée sur la tête qui n’attend que la seule flèche de Robin des Bois, pour la bédouine Chaoui, la liberté c’est ça : aller dans la ville, s’asseoir sur le trottoir et allaiter son bébé quand il a faim, sous le regard des passants. Elle peut porter trois couches de robes, mais ne trouve aucun mal à sortir spontanément son sein, sans se méfier des regards autour d’elle.

C’est comme cela que je comprends la question du genre et de la féminité dans sa spécificité syrienne.


Texte choisi et traduit par Hanan Kassab Hassan

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