MUZZIKA ! Février 2019

Ce mois-ci: GRÈCE: Avec « Exil », le ‘oudiste Kyriakos Kalaitzidis nous offre un album somptueux où il révèle son immense talent de compositeur; ITALIE : l’accordéoniste Daniele Di Bonaventura et le pianiste Giovanni Ceccarelli s’approprient magnifiquement la bossa-nova de Tom Jobim, toute douceur et mélancolie; TUNISIE: le ‘oudiste Dhafer Youssef nous offre une musique ample et généreuse; EGYPTE: Khalil Chahine convoque le Caire de son enfance avec sa guitare électrique et le langage jazz d’aujourd’hui; FRANCE-NORD : le talentueux groupe des Lénine Renaud nous prouve que la bonne chanson française, drôle et percutante, vit toujours; ESPAGNE-ITALIE: le groupe Alegria et Liberta revisite les chansons populaires féminines de Gallice et des Pouilles, chansons du quotidien mais aussi de résistance. Bonne écoute!



Le coup de coeur de babelmed

KYRIAKOS KALAITZIDIS, Exil-Exile, Buda Musique

Voilà un album splendide, qui signe un grand compositeur. Nous ne connaissions pas le ‘oudiste grec Kyriakos Kalaitzidis, né à Thessalonique et fondateur de l’ensemble En Chordais. Nous avons mis le disque sur notre platine, et avons peu à peu été totalement conquise, progressivement enveloppée dans l’atmosphère musicale créée par ce compositeur ample et ambitieux, qui possède un souffle et une puissance lyrique dignes des plus grands.

Et nous avons immédiatement imaginé, qu’à l’instar d’un Michel Legrand, il soit appelé à réaliser des musiques de films, qui sont depuis le XX° siècle le moyen le plus direct pour faire entendre des musiques de la plus haute qualité et complexité, au plus grand nombre. Musiques de film qui ont pour cette raison, attiré les meilleurs talents musicaux, pour la plupart non seulement armés d’une formation musicale d’excellence, mais, à l’instar de Kyriakos Kalaitzidis : qui ont ce don divin de l’INSPIRATION - qui nous fait, à notre tour, respirer amplement, et avec bonheur, à leur écoute…

Kyriakos est grec, et sa musique porte en elle toutes les influences de ce carrefour musical qu’est la Grèce depuis l’Antiquité : voilà pourquoi y résonnent des mélopées turco-orientales, des accordéons dansants venus des Balkans ; des rythmes lents de marche à pied comme venus des siècles passés, lorsque les pèlerins gravissaient à pied les montagnes menant aux monastères orthodoxes ; et mille autres vents musicaux venus de l’Est, de l’Ouest, ou d’ailleurs…

Des voix et des chants, masculins ou féminins, accompagnent parfois ces compositions, dans cette belle langue grecque aux sonorités charnelles. Kyriakos sait aussi mettre en honneur tous les musiciens qui l’entourent, en laissant largement s’exprimer, ici le violon, là la flûte, là encore un piano…

Enthousiasme absolu pour ce disque-chef d’oeuvre, qui hissera Kyriakos Kalaitzidis très haut parmi les compositeurs du XXIème siècle.

www.enchordais.gr - http://www.budamusique.com

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DANIELE DI BONAVENTURA & GIOVANNI CECCARELLI, « Eu te amo - The music of Tom Jobim » (avec Camille Bertault, Ivan Lins & Jacques Morelenbaum), Bonsaï Music

Nous adorons Tom Jobim (1927-1994), l’un des plus grands maîtres de la musique brésilienne contemporaine, et voici un album qui l’honore superbement ! Rien d’étonnant à cela : car ce disque magnifique est le fruit d’un duo entre deux artistes de jazz d’exception, tous deux formés depuis l’enfance aux exigences les plus pointues de la musique classique, tous deux jazzistes confirmés qui se produisent dans les plus grands festivals du monde, et tous deux compositeurs-arrangeurs. Nous avons nommé : les Italiens Daniele Di Bonaventura au bandonéon et Giovanni Ceccarelli au piano, tous deux nés dans la région des Marches, et que l’on sent tellement complices ici que l’on n’a pas l’impression d’écouter un duo, mais un seul ensemble…

Voici donc, en version instrumentale à l’exception de 2 ou 3 compositions, les plus grands standards du maître Jobim : « Eu te amo » (Je t’aime), « Falando de amor » (En parlant d’amour), « Por toda a minha vida » (Pour toute ma vie), etc. Et ce n’est rien moins que le grand chanteur et compositeur brésilien Ivan Lins qui est invité ici à interpréter ces chansons-poésies que sont souvent celles de Tom Jobim, et de la bossa-nova.

Une infinie mélancolie baigne l’ensemble du disque - mélancolie intrinsèque à l’univers de Jobim, et plus généralement, qui imprègne toute la bossa-nova de ces années 60 et 70, âge d’or du genre. Mais le propre des grands artistes, en classique ou en jazz, est de nous donner à ENTENDRE une musique que nous connaissions par coeur, de manière totalement NEUVE. Et c’est en cela que le pari de notre duo de musiciens est totalement réussi. Ils se réapproprient totalement l’oeuvre, et la font leur - dans l’esprit même du jazz et des musiques improvisées : ajoutant ici un solo de violoncelle (Jacques Morelenbaum), là invitant la chanteuse Camille Bertault à poser sa voix, ou Ivan Lins à scatter.

Quand la suavité italienne épouse la douceur amérindienne de la bossa-nova, quand le mélancolique violoncelle vient répondre à la tout aussi mélancolique « saudade » brésilienne, cela donne un disque sublime…

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DHAFER YOUSSEF, Sounds of Mirrors, Anteprima Productions

Les grands artistes se révèlent dès les premières minutes d’écoute, et Dhafer Youssef ne déroge pas à la règle : l’introduction du premier titre de l’album, ample et profonde, sur laquelle le ‘oudiste et compositeur tunisien Dhafer Youssef pose également sa voix, donne le ton de tout l’album : une voix posée très bas, comme venue des profondeurs de la terre, comme une prière, comme un chant sacré. Mais les grands musiciens savent que toute musique est sacrée…

Le grand artiste qu’est Dhafer Youssef s’entoure ici d’amis tout aussi talentueux, qui apportent chacun leur inventivité et leur créativité : le percussionniste indien Zakir Hussain, qui sur scène vient avec une palette impressionnante de percussions, et fait virevolter ses mains de manière époustouflante ; le clarinettiste turc Hüsnü Şenlendirici, qui transforme sa clarinette en une palette d’instruments, nous offrant des sons allant de la flûte vaporeuse au doudouk de velours ; et le guitariste norvégien Eivind Aarset, complice depuis de longues années de Dhafer Youssef, dialogues de cordes du Sud et du Nord parfaitement en phase de sensibilité…

Et Dhafer Youssef a la générosité, d’une composition à une autre, de mettre en valeur tantôt la guitare, tantôt les percussions, tantôt la clarinette, tantôt le chant vocal, ainsi que la règle l’impose dans le jazz… et dans l’amitié !

Mélancolie/optimisme, gravité/légèreté, contemplation/danse : comme la vie, la musique ici épouse toutes les couleurs de l’âme, tous les mouvements de la vie.
Un album d’une musique riche comme un brocard oriental, et libre comme le jazz né en Occident…

www.dhaferyoussef.com - www.anteprimaproductions.com

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KHALIL CHAHINE, Kafé Groppi, Turkhoise/Socadisc

Voici le 8ème album du guitariste et compositeur Khalil Chahine, qui porte le nom d’un des plus célèbres cafés du Caire d’autrefois : la pâtisserie-salon de thé Groppi, du nom de son fondateur, un pâtissier suisse italophone. Située tout près de la Place Tahrir et toujours là, même s’il n’a plus son lustre d’antan, ce café-salon de thé était autrefois un lieu très chic, dont l’artiste égypto-américain, aujourd’hui établi en France, a gardé quelques souvenirs d’enfance éblouis…

Mais point de nostalgie ici - malgré l’homme au tarbouche en noir et blanc qui illustre la pochette du disque. Car Khalil Chahine, guitariste de jazz et compositeur de musiques de films, est bel et bien ancré dans notre époque - et ose même, ici et là dans le disque, des expérimentations musicales - des créations - pour nous offrir un son nouveau, ce qui est l’essence même de tout joueur de jazz : nous emmener sur des chemins inconnus.

L’Orient pointe le bout de son nez, bien entendu, et parfois davantage - mais comme une allusion, une citation, un prétexte, à des envolées qui, comme le jazz tout entier, ignore les frontières et la géographie.

L’artiste est ici entouré de complices artistes de talent, comme André Ceccarelli à la batterie, Jasser Haj Youssef à la viole d’amour, ou Eric Seva au saxophone. Et il se laisse aller à des envolées de guitare, de mandoline ou d’harmonica, tantôt bluesy, tantôt free, qui nous emmènent dans une douce rêverie…

www.turkhoise.com -

https://www.facebook.com/khalil.chahine.94



LÉNINE RENAUD, La gueule de l’emploi, AT(h)OME

Et bien quelle jolie surprise ! Ce disque arrivé dans notre boîte aux lettres, d'un groupe qui nous était jusque là inconnu, nous prouve que la bonne chanson française se porte toujours très bien, si l’on sait… éteindre la radio ou la télé, et aller faire un tour dans les milliers de petites salles et de petits festivals, partout en France, mais surtout…. hors de Paris !

Car plus nous voyageons en France, plus nous nourrissons cette conviction que des talents formidables éclosent, et s’épanouissent, dans les « territoires » (nouveau mot à la mode, nous on préférait le mot « régions ») - c’est-à-dire en clair, pour nos gouvernants : « tout-ce-qui-n’est-pas-Paris » (et qui par conséquent implique aussi les « banlieues », où s’exprime pareillement une parole « populaire », c’est-dire ni plouque ni ringarde mais tout simplement : issue du peuple de France (même métissé puisque tel il est devenu), parole, et chanson, qui n’est donc pas le fruit des hautes sphères mondialisées du show-bizz, des télés et des radios commerciales…

Bref une bien longue introduction pour vous présenter ce groupe dont la pochette de disque tout comme le nom lui-même sont pleins d’humour - Lénine Renaud étant un petit clin d’oeil à la star nationale qu’est la chanteuse française Line Renaud, aujourd’hui âgée de plus de 90 ans, et enracinée comme notre groupe dans cette région du Nord de la France où la chanson et l’accordéon se portent encore toujours bien !

( https://www.youtube.com/watch?v=0oKOksV9WXc )

Bref nos « Lénine Renaud » écrivent et composent des chansons dans la belle veine de la chanson française drôle et dite « à textes ». A texte pour une double raison. D’abord pour le contenu - dire légèrement des choses graves. Comme dans « Marre », sur le quotidien d’une maman solo qui élève deux ados…; ou comme dans «Mon petit doigt m’a dit » (« Mon petit doigt m’a dit/Si Allah est grand/Jésus l’est aussi »).

Mais chanson « à texte » aussi pour les nombreux jeux de mots et de rimes qui truffent les textes, témoignant donc d’un réel talent littéraire - et humoristique ! Exemples dans les désopilants « Ma copine narcoleptique » ou « Le concentré de tomates ».

Mais comme un extrait vaut mieux qu’un long discours, on vous laissera vous balader sur youtube pour découvrir ce groupe bien sympathique. Toutes les dates de leur tournée 2019 en France sont sur leur page Facebook.

https://www.facebook.com/leninerenaud/

leninerenaud.com



ALEGRIA E LIBERTA (LUCILLA GALEAZZI, IALMA, DIDIER LALOY, CARLO RIZZO, MAARTEN DECOMBEL & Alii), Homerecords (Belgique)

La chanson « populaire » encore, c’est-à-dire la chanson venue du peuple et chantée par lui, dans cet autre album, venu de Belgique, du petit label Homerecords que nous aimons bien à Babelmed, car il offre un tremplin à des artistes hors-normes et toujours authentiques.

« Alegria e Liberta » est la rencontre entre deux traditions de chansons populaires : celle des femmes de Gallice, dans le Nord-Est de l’Espagne, et celle des femmes des Pouilles, dans l’extrême Sud de l’Italie. Autour des deux célèbres chanteuses Ialma pour la Gallice et Lucilla Galeazzi pour les Pouilles, sont ici réunis : trois autres voix féminines car les chants féminins se chantaient en choeur traditionnellement ; l’accordéoniste diatonique Didier Laloy, le guitariste Maarten Decombel ; et le joueur de « tamburello » Carlo Rizzo.

La première impression qui se dégage à l’écoute du disque est celle de : bonne humeur. La joie de chanter, et de chanter ensemble pour tous ceux et toutes celles qui connaissent ce plaisir, éclate à l’oreille : voilà un groupe bien heureux de faire de la musique ensemble !

Des chansons en espagnol, en gallicien et en italien se succèdent et se mêlent, chants se chantaient traditionnellement dans les travaux quotidiens des femmes dans les villages, et qui nous parlent de femmes occupées à leur métier à filer, de femmes qui attendent leurs hommes partis en mer, qui attendent l’amour comme partout dans le monde, ou qui se donnent du courage, à mi-mot, quand la situation politique était pesante…

Une bien belle initiative, en cette période de recherche et de valorisation des « racines » , racines qui se trouvent toujours dans la terre, les villages, et les régions…

« Ogni giorno pianto un canto

Perché ogni giorno un canto muore »

jour je plante un chant/Car chaque jour un chant se meurt), chante Lucilla Galeazzi, sur un texte de sa composition, dans « Terras de Cantos ». Oui, à l’heure où nombre des chants populaires du monde se meurent, il est urgent, et nécessaire, de continuer à faire vivre ces traditions, par le disque, les concerts et les formations.

www.homerecords.be



CHICUELO, Una y carne, Accords Croisés

Et pour terminer, une découverte : le guitariste flamenco Chicuelo, dont c’est ici le 3ème album signé sous son nom - car notre artiste est le plus souvent accompagnateur d’autres artistes.

Né à Barcelone, Chicuelo accompagne en effet depuis des années les plus grandes voix du flamenco, de Miguel Poveda à Mayte Martin en passant par Duquende. Il aime aussi explorer d’autres territoires que le flamenco, en jouant aux côtés du pakistanais Faiz Ali Faiz ou du pianiste de jazz Marco Mezquida, ou encore en composant des musiques de scène pour des chorégraphies contemporaines.

Toute la fougue et la liberté du flamenco éclatent dans ce disque éclatant.

https://www.facebook.com/juan.gomez.chicuelo/

www.accords-croises.com



 

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