Une vie pour la Méditerranée

Le 27 janvier dernier Paul Balta nous a quittés, laissant dans son sillage le chagrin de ses proches et de ses compagnons de route ainsi qu’une œuvre marquée par un engagement sans faille au projet méditerranéen que d’aucuns se plaisent à considérer aujourd’hui un mirage éculé, une utopie malmenée par la faillite des révolutions arabes, le terrorisme, l’immigration, et les conflits qui fracassent les sociétés du sud.

A rebours, Paul Balta était un passionné et un optimiste qui militait sans relâche, à travers le rôle de passeur qu’il s’était octroyé, pour une connaissance approfondie de la Méditerranée et un rapprochement, d’une rive à l’autre, de ses citoyens.

Né le 24 mars 1929 à Alexandrie dans une société dont il aimait vanter le cosmopolitisme, Paul Balta vécut au plus près les grands bouleversements géopolitiques du siècle dernier qui transformèrent en profondeur l’Egypte où il avait grandi.

Débarqué en France, il étudie au Lycée Louis-le-Grand en classe préparatoire et emprunte très tôt la voie du journalisme. Il travaillera notamment au quotidien Le Monde pendant quinze ans en tant que spécialiste du Proche-Orient et du Maghreb, et sera pour ce même journal correspondant en Algérie de 1973 à 1978. Envoyé en Iran, il couvrira la révolution islamiste.

"Il aura, au cours de sa carrière, couvert les conflits israélo-arabes (1967-1973), ceux du Kurdistan et du Sahara occidental ainsi que la guerre Iran-Irak (1980-1988)", souligne Charlotte Bozonnet dans Le Monde (article publié le 04 février 2019).

En 1985, Paul Balta quitte ce journal pour assumer quelques années plus tard la direction du centre d’études de l’Orient contemporain de l’Université Paris III- Sorbonne Nouvelle, continuant d’écrire des ouvrages de référence, plusieurs d’entre eux avec Claudine Rulleau, son épouse. (cf. bibliographie ci-dessous).

 

 

Ceux et celles qui ont eu la chance de fréquenter ce grand méditerranéiste ne sauraient l’évoquer sans voir poindre cette petite mimique souriante qui le caractérisait et où se glissait un soupçon d’autosatisfaction. Paul Balta avait bien raison de porter ce regard lumineux sur son long parcours, lui qui avait nargué près de deux longues décennies les séquelles de l’AVC qui l’avait surpris.

Grâce à Claudine, il avait bravé le manque de mobilité continuant d’écrire, voyager, honorer de sa présence une multitude de rencontres, colloques et séminaires, soutenant une constellation éclectique d’initiatives citoyennes, culturelles, éditoriales en faveur de la belle bleue.

« Alors qu'il ne me connaissait pas, Paul a rédigé une préface élogieuse pour mon livre "La cuisine de la Méditerranée, une longue histoire commune" ». Il m'a également accueilli très chaleureusement chez lui plusieurs fois lors de mes venues à Paris…», écrit sur la page facebook de Paul Balta Marie Josèphe Moncorgé.

« J’apprends avec émotion que Paul Balta vient de nous quitter, déplore quant à lui Barah Mikail également sur facebook. Tous ceux qui l’ont connu savent que, outre sa riche carrière, il était tout ce qui est de plus humble, humain, ouvert, toujours le sourire aux lèvres. La Méditerranée perd un grand homme, et ses amis et collègues un être irremplaçable…»

Comment ne pas partager inconditionnellement ces propos. Pour ma part, j’ai connu Paul Balta et Claudine Rulleau en plein partenariat euro-méditerranéen, dans un moment d’espoir incarné par la déclaration de Barcelone, bien avant son échec et la désertion de ce dernier par l’union européenne qui l’avait pourtant impulsé. Il y était question de construire une « zone de paix, de prospérité, de stabilité et de sécurité », des mots qui raisonnent aujourd’hui comme autant d’incantations vaines face à l’égoïsme et au manque de vision d’une Europe en crise.

Avec l’énergie et l’ouverture d’esprit dont il était doté, Paul avait participé à la création de Rive, revue des cultures et des sociétés méditerranéennes dont j’eus le privilège d’être rédactrice en chef. Dans ces pages fabriquées à partir de Rome bouillonnaient, reportages, témoignages, analyses de journalistes, artistes, intellectuel.l.es, et activistes méditerranéen.n.e.s.

Paul Balta y tenait une rubrique: « Tour d’horizon du monde arabe » où il mettait son érudition et sa sensibilité au service d’un décryptage aigu de l’actualité de cette région et des grands enjeux auxquels elle était confrontée. Cette lucidité courageuse valut à la revue Rive d’être interdite en Tunisie après de rocambolesques gesticulations policières auxquelles se livrèrent les hommes de Ben Ali.

C’est dans ce même terreau que germa quelques années plus tard un autre projet éditorial, le site Babelmed.net. Là encore les « Balta » ouvrirent leurs portes à cette nouvelle créature. Pendant de longues années, Paul Balta fut président de l’association Babelmed (France) chargée d’ancrer ce media dans l’Hexagone.

A un mois de sa disparition, alors que la Méditerranée perd un de ses plus ardents défenseurs, nous saluons un ami dont l’exemple continuera d’inspirer nos actions et notre pensée.

 

 

 

 

Bibliographie

  • Avec Claudine Rulleau, La Politique arabe de la France : de de Gaulle à Pompidou, Paris, Sindbad, coll. « La Bibliothèque arabe : l'actuel », 1973,
  • Avec Claudine Rulleau, L'Iran insurgé : 1789 en Islam ? : un tournant du monde, Paris, Sindbad, coll. « Les Grands documents de Sindbad » (no 1), 1979,  lire en ligne [archive])
  • Avec Mireille Duteil et Claudine Rulleau, L'Algérie des Algériens : vingt ans après, Paris, Éditions ouvrières, coll. « Enjeux internationaux », 1981,
  • Jamil Hamoudi, Paris, Association pour la défense et l'illustration des arts d'Afrique et d'Océanie, 1986,
  • Iran-Irak : une guerre de 5000 ans, Paris, Anthropos, coll. « Guerre et Paix », 1987,
  • Dir., Le Conflit Iran-Irak : 1979-1989, Paris, La Documentation française, coll. « Notes et études documentaires » (no 4889), 1989,
  • Dir. avec Georges Corm, L'Avenir du Liban dans le contexte régional et international, Paris, Études et documentation internationales-Éditions ouvrières, 1990,
  • Avec Claudine Rulleau, Le Grand Maghreb : des indépendances à l'an 2000, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 1990, [archive])5
  • Dir. (préf. Francis Lamand), Islam, civilisation et sociétés, Monaco, Le Rocher, 1991 (réimpr. 2001), 296 p.
  • Dir. (préf. Giovanna Tanzarella), La Méditerranée réinventée : réalités et espoirs de la coopération, Paris, La Découverte-fondation René-Seydoux, coll. « Cahiers libres : essais », 1992,
  • L'Islam, Marabout-Le Monde, coll. « Le Monde poche : synthèse », Paris, 1995,
  • Avec Claudine Rulleau, L'Algérie, Toulouse, Milan, coll. « Les Essentiels Milan » (no 162), 2000,
  • L'Islam, Paris, Le Cavalier bleu, coll. « Idées reçues : histoire et civilisations » (no 21), 2001 (réimpr. 2005, 2009),
  • Méditerranée : défis et enjeux, Paris-Montréal, L'Harmattan, coll. « Les Cahiers de confluences », 2001,
  • Dir. avec Catherine Dana et Régine Dhoquois-Cohen, La Méditerranée des juifs : exodes et enracinements, Paris, L'Harmattan, coll. « Les Cahiers de confluences », 2003,
  • Boire et manger en Méditerranée (ill. Fabien Seignobos), Arles, Sindbad-Actes Sud, coll. « L'Orient gourmand », 2004,
  • Avec Claudine Rulleau, La Méditerranée : berceau de l'avenir, Toulouse, Milan, coll. « Les Essentiels Milan » (no 275), 2006,

 

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