La Casbah d'Alger. «Une affaire lamentable»

Cet accord a aussitôt été dénoncé par des architectes algériens puis par les signataires étrangers et nationaux d'une pétition. En cause le choix de Jean Nouvel. Les signataires de la pétition vont jusqu'à demander à l'architecte français de se démettre de cette mission invoquant ses conséquences politiques et lui reprochent de vouloir rééditer en quelque sorte «une transformation brutale » de la Casbah telle que perpétrée par le colonialisme français. La décision qu’a prise la Wilaya d’Alger de “revitaliser la Casbah, est la sienne, et nous laissons le soin à nos ami·e·s en Algérie de combattre celle-ci si ils le pensent nécessaire; là n’est pas notre rôle. Nous, architectes, historiennes, electricien·ne·s, agent·e·s d’entretien, universitaires, artistes, et autres militant·e·s internationaux.ales, pour qui la Casbah continue de représenter l’un des symboles les plus forts d’une architecture révolutionnaire, nous faisons appel à votre conscience politique afin que vous renonciez à ce projet. N’acceptez pas d’être complice d’une quatrième vague de transformation brutale française de la Casbah. Tout architecte se doit d'être complètement responsable des conditions et conséquences politiques des projets qu’il accepte; toute position qui ferait de lui ou d’elle un.e simple exécutant·e constituerait une insulte à sa fonction et à sa capacité d’agir. Parfois, cette capacité d’agir politiquement se situe au sein de la conception du projet elle-même; à d’autres moments, elle se trouve plutôt dans le refus ou la renonciation à ce même projet. C’est le cas ici et vous avez ce pouvoir ».

Bien qu'ils s'interrogent sur les motivations des auteurs de la pétition, de nombreux architectes algériens partagent leurs arguments. Demander à la France de restaurer la Casbah alors que le colonialisme français a été l'un des pires prédateurs du patrimoine national constitue à leurs yeux un vrai camouflet. Ils dénoncent dans leur majorité « l'opacité » de cette convention. Contactée par Babelmed, Nacéra Benseddik* connue pour ses coups de gueule et son acharnement à défendre le patrimoine parle « d'une lamentable affaire dont les contours sont trop flous pour être rassurants ». « A t-on encore besoin des architectes français, 60 ans après l’indépendance ? S’interroge Nacéra, avant de poursuivre : « Je n'ai rien contre Jean Nouvel, mais il n'est pas compétent en la matière. Il n'est pas architecte des monuments historiques. La Casbah c'est la mémoire de l’Algérie, du Maghreb, il lui faut des spécialistes de la conservation et de la restauration. Nous avons l'institut d’archéologie d'Alger, l’École des Beaux Arts, l’École nationale d'architecture, l'agence des secteurs protégés et bien d'autres organismes et on ne trouve pas de professionnels algériens ? »

Jean Nouvel dont la renommée n'est plus à rappeler ne pouvait pas rester sans réaction à cette levée de boucliers. Il se défend dans une réponse (voir ci-dessous) qu'il a adressée aux signataires leur rappelant son engagement politique du côté des habitants : « A la lecture de cet appel et des tweets qui l’ont accompagné, écrit-il, j’ai compris que l’immense majorité des signataires ne me connaissent pas, m’imaginent comme un autre, tant les suspicions sont nombreuses : colonialiste ? Affairiste ? Gentrificateur ? Incompétent ? ». Dans ce même texte, l’architecte rappelle ses réalisations dans de nombreux pays et sa conception de la mission de l'architecte : «Je pense que la proposition de la Région Île-de-France de ‘mécéner’ des études urbaines pour Alger et sa Casbah va dans le sens de l'Histoire. Attitude déjà initiée par l'accord d’amitié et de coopération signé en 2003 entre la Ville de Paris et la Wilaya pour la sauvegarde et l'étude du Jardin d’Essai du Hamma. L’heure est au respect mutuel et à l’amitié. Un demi-siècle après, personne n’est responsable des crimes et des erreurs des générations d'alors. J’ai toujours considéré que l’architecture doit être un don, un cadeau, un acte d’amour pour un lieu et ceux qui le vivent ».

Il va sans dire que sa réponse n'a pas convaincu. D'autant plus que les Algériens ne font pas confiance à leurs responsables politiques dès qu'il s'agit de contrats et d'accords avec des étrangers. Le fléau de la corruption plane sur toute transaction susceptible de profiter à des dirigeants. Nacéra Bensedik doute par ailleurs de la volonté des pouvoirs publics de sauvegarder le patrimoine du pays, échaudée par l’épisode de la Place des Martyrs. Sous cette place la cité antique de Icosium attend d'être sauvée du « massacre ». Pour rappel des constructions ont été érigées autour de cette place alors que les fouilles pour le métro d'Alger avaient déjà mis à jour des vestiges romains et ottomans aujourd’hui « recouverts de gravats ». Une association de protection du patrimoine où milite Nacéra avait intenté un procès à la wilaya d'Alger pour obtenir la démolition d'un parking. Le jugement en faveur de l'association n'a jamais été executé. Elle se dit donc « inquiète » pour le devenir de la médina « Qui va contrôler ? ».

Le wali d'Alger lui aussi a tenté de rassurer tout le monde précisant que : "La mission de l’architecte français consiste à donner des conseils et des solutions dont la mise en œuvre relève des prérogatives de la wilaya, qui est la seule habilitée à les accepter ou à les refuser. Toutes ses prestations sont à la charge du conseil régional d’Île-de-France". Dans un communiqué la wilaya d'Alger explique que des travaux de restauration de la Casbah d’Alger, lancés fin 2016, sont menés par des compétences algériennes à travers 14 bureaux d’études et 17 entreprises mobilisant plus de 200 universitaires entre architectes, techniciens supérieurs et main d’œuvre 100% algérienne auxquels s’ajoutent 1200 ouvriers qualifiés.

Alors pourquoi faire appel à une expertise etrangère ? Pour l'instant aucune réponse ne convainc. Affaire à suivre…

Ghania Khelifi



Réponse à la lettre ouverte à Jean Nouvel signée par plus de 400 personnes essentiellement architectes, urbanistes et universitaires…

A la lecture de cet appel et des tweets qui l’ont accompagné, j’ai compris que l’immense majorité des signataires ne me connaissent pas, m’imaginent comme un autre, tant les suspicions sont nombreuses : colonialiste ? Affairiste ? Gentrificateur ? Incompétent ? Prédateur ? Étranger ? Profiteur ? Amnésique ?

Je me permets donc de vous exprimer qui je suis. Ce n’est pas un autoportrait. Simplement, c’est un curriculum vitae sommaire et orienté sur la situation présente.

J’ai toujours été un homme de convictions et d’engagements. Fils d’enseignants laïques, ils m’ont inculqué le sens de la droiture et de la tolérance. Ils m’ont appris aussi à exprimer sans honte mes pensées, à ne pas rester silencieux face à l’humiliation.

Dans les années 1960, admis à l’Ecole des Beaux-Arts en section architecture, j’ai été choqué par l’idéologie dominante qui marquait tous les projets : le style international, le même style pour tous les pays, pour toutes les villes, pour tous les climats, toutes les cultures… J’ai été aussi sidéré par le fait que tous les projets se développaient sans localisations, sans terrains, sans contextes… Aujourd’hui, cette idéologie a triomphé, mais je continue à la combattre. Je suis un engagé. Cet engagement est total depuis 50 ans. Tout site, tout programme, tout client a droit à une architecture spécifique. Cela s’appelle le droit à l’architecture, le droit à une pensée, à une stratégie étudiée à un moment précis pour un lieu précis. Parce que l’Histoire et la Géographie ne peuvent être oubliées.

Les engagements qui en découlent : d'abord le choix de Claude Parent et Paul Virilio comme professeurs loin des Beaux-Arts. Puis la création du mouvement Mars 76 avec des architectes de ma génération pour critiquer l’urbanisme officiel français qui appliquait la même recette pour toutes les villes françaises. Le même plan urbain basé sur un zoning brutal et sommaire caractérisé par les zones pavillonnaires, les zones d’habitations, les zones commerciales, les zones industrielles… l'ensemble complété par des gabarits et des densités obligatoires ! Après, mon engagement suivant, fut la création du syndicat de l’Architecture contre le corporatisme des architectes pour expliquer que la meilleure façon de défendre les architectes, c’était de défendre l’architecture, le droit à l’architecture. Si les architectes ne font plus d’architecture, leur rôle sociétal est annulé. La différenciation architecture et construction est cruciale. La frontière entre aménagement du territoire et urbanisme-architecture est à établir objectivement. L’aménagement du territoire est une donnée politique et stratégique qui s’impose à tous. L’urbanisme doit être considéré comme de l’architecture à grande échelle. L’organisation de l’espace et le choix des sites constructibles sont des actes architecturaux. Or, l’architecture est un art. Si les choix et les options sont catastrophiques – ce qui est souvent le cas – l’architecture ne peut plus exister. Si l’architecte, les architectes n’ont plus de vision et n’ont plus de pouvoir, c’est dramatique. Pas pour les architectes, ils se reconvertiront. C’est dramatique pour tous les habitants et habitantes, du plus jeune au plus vieux et évidemment pour l’équilibre et le plaisir de vivre tous ensemble. Le rôle de l’architecte est de défendre l’habitant. Or l’architecte n’a plus de pouvoir, ne peut plus exercer une légitime autorité pour le bien commun. Pour ces raisons ce syndicat de l'architecture fut créé. Pour ces raisons aussi mes engagements furent nombreux. Sur la mutation du centre de Paris, du Marais, des Halles, sur les polémiques publiques sur l’évolution parisienne, sur le développement de Seine Rive Gauche, puis sur le Grand Paris où les architectes avaient obtenu l’organisation d’une consultation internationale de dix équipes en 2008 pour, au-delà des schémas directeurs existants, imaginer les nouvelles stratégies de développement métropolitain. Sur tous ces sujets, des alternatives ont fait l’objet d’études urbaines. J’ai pour ma part participé et formalisé des projets sur l'ensemble d'entre eux. Ces études en ont amené d’autres à l’échelle internationale. En Espagne à Valencia, puis à la Corogne, à Barcelone, puis en Allemagne à Berlin, puis en Italie à Colle Val d’Elsa, cité historique entre Sienne et Florence, puis à Pérouse pour l’implantation du Mini-métro, puis en Suède sur les îles du centre historique de Stockholm, enfin en Chine pour l’étude d’un quartier de Shenzhen pour la création pour Tencent d’une ville de plusieurs centaines de milliers d’habitants. Autant d’exemples d’engagements sur des études lourdes et longues, invitations généralement liées à mes références et ma capacité à répondre à la question de l'intégration de programmes importants en milieu urbain historique et protégé. En relation directe avec les administrations des monuments historiques à Paris, à Lyon, à Lucerne, à Madrid, à Barcelone, à Tokyo, à Vienne, à Londres et à Manhattan.

Il est donc pour moi étonnant de lire que tant de professionnels de la profession (comme le disait si bien Jean- Luc Godard) soient contrariés du choix d’un architecte comme moi pour réfléchir sur une thématique de même ordre pour la ville d'Alger.

Mes engagements urbains ne sont pas les seuls. La question du logement social aujourd’hui cloné et étriqué est pour moi une longue bataille. La politique de Réalisation Expérimentale (Rex) sous François Mitterrand m’a permis de réaliser des logements sociaux avec 30 à 50 % de plus de surface habitable pour le même prix à Nîmes, mais aussi à Saint-Ouen et à Bezons en banlieue parisienne, démonstrations très mal vues par les bailleurs sociaux de l'époque. 15 ans après pour le centième anniversaire de la cité ouvrière de Mulhouse, j'ai été invité à étudier des habitations individuelles sociales et expérimentales, expérience que j'ai proposée de partager et de construire avec mes confrères Lacaton & Vassal, Duncan Lewis, Matthieu Poitevin et Shigeru Ban. En 2010 la bataille a continué à Bordeaux avec Mia Hagg, puis aujourd'hui à Nice et Marseille. Marseille qui fut aussi pour moi l’objet d’un engagement majeur pour pérenniser la Friche de la Belle de Mai, véritable quartier urbain culturel où des producteurs de multiples disciplines invitent des artistes de tous horizons (souvent méditerranéens), Friche que j'ai eu l'honneur de présider pendant 7 ans. L’architecte et l’architecture doivent être liés à un savoir transculturel, trans-artistique, malheureusement sous-estimé aujourd’hui dans la plupart des écoles internationales. Cette intime conviction m’a conduit à être l’architecte de la Biennale d’art de Paris pendant 15 ans dans les années 80, puis à créer la Biennale d’architecture, puis à être commissaire du Pavillon français à la Biennale de Venise (2000) sur le thème « Moins d’esthétique, plus d’éthique » pour demander l'engagement des architectes sur les scandaleuses conditions de logement dans le monde. Puis architecte du musée des civilisations du Quai Branly (2005) pour concevoir mon projet avec des artistes de ces civilisations vivantes (artistes Aborigènes), et j'ai déjà aussi rendu hommage à la culture arabe dans de nombreux projets, depuis la réalisation de l'Institut du Monde Arabe à Paris jusqu'à celles du Louvre Abu Dhabi et du Musée National du Qatar. Aujourd’hui mon implication est de formuler des propositions pour le Grand Paris et pour une politique d’élaboration des territoires français.

Je pense que la proposition de la Région Île-de-France de « mécéner » des études urbaines pour Alger et sa Casbah va dans le sens de l'Histoire. Attitude déjà initiée par l'accord d’amitié et de coopération signé en 2003 entre la Ville de Paris et la Wilaya pour la sauvegarde et l'étude du Jardin d’Essai du Hamma. L’heure est au respect mutuel et à l’amitié. Un demi-siècle après, personne n’est responsable des crimes et des erreurs des générations d'alors. J’ai toujours considéré que l’architecture doit être un don, un cadeau, un acte d’amour pour un lieu et ceux qui le vivent.

Je vais essayer, avec tous ceux qui s’impliquent avec moi dans cette étude qui débutera mi-janvier (la Wilaya d’Alger, la Région Île-de-France, l'Institut d’aménagement et d'urbanisme d' Île-de-France, l’Agence Nationale algérienne des Secteurs sauvegardés, l’Agence Nationale algérienne de Gestion des Téalisations des Grands Projets de la Culture, l’Association des Amis d’Alger "Sauvons la Casbah", des architectes et urbanistes algériens…), de formuler une contribution qui pourrait se développer et évoluer à l’échelle du territoire et du temps urbain et… toutes les bonnes idées sont et seront les bienvenues.

Jean Nouvel

Janvier 2019

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