Premier festival dans le Haut-Atlas: un pur moment de poésie

Sur la terrasse de la Maison des femmes, vêtu.es de leurs plus beaux atours, jeunes ou pas, elles et ils ont déclamé leurs textes devant les villageois.es rassemblé.es, un beau samedi de septembre 2018.

Sur le toit-terrasse de la Maison des femmes : en blanc au centre, Rachida se prépare à concourir 

 

Le village d’Aït Kalla est au bout de la route. Avant, c’était la piste ; depuis quelques mois, il ne faut plus « que » trois heures pour rejoindre Ouarzazate, en parcourant les hauts plateaux de l’Atlas et en serpentant d’un col à l’autre. Au dernier virage, on aperçoit des grappes humaines et colorées, on entend résonner les chants, les tablas, les tambourins. Nous sommes une demie-douzaine à avoir fait le déplacement pour l’occasion. Najat Ikhich, présidente de l’association Ytto, basée à Casablanca, rayonne de joie à la vue de la foule souriante qui se presse et de ses jeunes amies qui nous entourent.

Najat Ikhich, présidente de Ytto, entourée de ses amies

 

Au bord de la route, Samia, du Fonds pour les femmes en Méditerranée, filme la scène de bienvenue, inoubliable. Sarah, jeune activiste franco-syrienne, pleure d’émotion. Nous partageons les dattes et le lait frais, tout le village est là ou presque, les fillettes dans leurs plus beaux costumes, les musiciens, les femmes qui lancent des youyous faramineux. Nous étions attendu.es, nous voilà accueilli.es, embrassé.es par de solides et minuscules paysannes berbères, souvent mères de familles nombreuses, à la fois tisserandes et agricultrices. Le tissage de la laine, la culture et la récolte du safran sont leur lot quotidien. Les femmes d’ici ont des savoir-faire qui tiennent de l’ordinaire pour elles, et du merveilleux à nos yeux d’urbaines.

La toute nouvelle et fougueuse présidente de l’association féminine locale s’appelle Malika. Elle a 22 ans, elle n’est pas mariée. Ce sont des amies de Malika qui sont à l’origine du projet, mûri en une année. Fatima, Mina et Hafida avaient participé aux ateliers menés par une fondation féministe, le Fonds pour les Femmes en Méditerranée, en lien avec l’association Ytto qui rayonne sur tout le territoire marocain, en particulier auprès des populations les plus déshéritées. Ces jeunes femmes qui ont eu si peu l’occasion de fréquenter l’école ont appris, vite et bien, à manier les concepts et les mots qui vont avec : « gestion », « partage et mutualisation des compétences », « projet commun ». C’est ainsi qu’elles ont ourdi la trame de leur festival, « en partant d’un rêve ! ».

Un jeune poète berbère

 

Le festival de poésie berbère, le premier du genre, ne décerne pas de prix. Le concours qui a lieu un samedi, c’est pour la gloire, et pour le plaisir surtout ! La veille du jour J, Malika la vaillante et ses amies qui ne le sont pas moins, déroulent pour nous, les étrangères venues de France, le fil de leur histoire commune, tissée des récits de leurs ancêtres et des espoirs des plus jeunes. Au fil de la soirée et du partage du tajine à la chèvre, les adolescentes et des femmes plus âgées se glissent, de plus en plus nombreuses, dans le salon. Blotties, serrées les unes et les autres sur les canapés et les tapis, nous les écoutons… Elles ont la parole facile et aiguisée : « Ce n’est pas parce qu’on est tatouée qu’on n’est pas des êtres humains »fait remarquer une vieille femme à propos de la dure condition qui lui est faite. L’explication viendra plus tard : aujourd’hui, les tatouages berbères sont mal vus des nouveaux bigots qui voudraient leur inculquer des leçons de morale.

La minuscule Chatto, 60 ans, n’a plus de dents mais des yeux qui pétillent ; elle a gardé son tatouage de menton et sa langue reste verte et imagée. Elle aime toujours d’amour son mari –ils se sont choisis. A Aït Kalla, on peut remonter à la nuit des temps sans trouver trace de mariage forcé : heureuse exception ! Rachida, 20 ans, déclame un poème de bienvenue qui parle de la joie des rencontres, du bonheur à trouver dans les relations humaines. Meriem, une adolescente chétive, récite en mode ultra-rapide une poésie apprise par cœur, mais proférée du fond du cœur. Fatima et Karima, deux femmes résolues et expérimentées qui ont aidé à la préparation du festival, sont venues d’Aït Ourir, près de Marrakech ; elles ont mobilisé Brahim, le manager d’un groupe mixte de musique berbère, si bien que musiciens, danseuses et activistes ont allié leur belle énergie à celles des filles d’Aït Kalla pour rassembler les poètes et poétesses de l’Atlas.

Une villageoise d’Aït Kalla sur scène 

 

La journée du samedi fut un pur moment de poésie. Tout fait sens : la beauté du lieu, vaste terrasse au bout de laquelle les hommes du village ont aménagé et décoré une scène, tapissée avec soin ; les groupes de villageois.es massé.es qui sur des chaises, qui sur les pentes abruptes offrant leurs gradins naturels pour le spectacle ; les couleurs des habits et des tapis, les plus beaux qui soient ; la disponibilité et la bienveillance des hommes du village, passant de groupe en groupe pour distribuer l’eau, ou le soir, dans la maison d’un ami, pour servir les tajines aux femmes. La jeunesse est partout présente, les familles d’Aït Khalla étant souvent très nombreuses, sept à huit enfants en moyenne.

Et voici la plus touchante, Rachida, qui sera « couronnée » ex-aequo avec Brahim, un jeune-homme venu de Asni, une bourgade située à plusieurs heures de route d’ici. Rachida a mis une belle robe blanche traditionnelle, un bijou de front, un collier en argent. Elle est originaire de la commune d’Aït Kalla. Comme la trentaine d’autres participant.es, elle avait concouru aux épreuves de sélection au printemps. En cette fin d’été, ils sont une petite dizaine à rester en lice. « Nous avons cherché à mettre en exergue la qualité des textes, qui proviennent parfois de sources très anciennes, où l’improvisation a une part importante » note Najat Ikhich qui a présidé le jury.

Une toute jeune villageoise

 

Kheltouma Tamazigh, chanteuse berbère très populaire dans l’Atlas, est venue gracieusement partager ce moment, en chantant sur le toit - terrasse de la Maison des femmes, pour le plus grand bonheur des villageois. Quant à Rachida, la jeune poétesse, son émotion était visible sur scène. Encouragée par le public, elle aimerait enregistrer des textes en musique avec d’autres artistes et le concours logistique du Fonds pour les femmes en Méditerranée. Reste à trouver d’autres partenaires financiers. Le lendemain de la cérémonie, au moment du départ, les plus jeunes ont entonné une chanson qu’elles avaient composée elles-mêmes, et qui en dit long sur l’état d’esprit qui régne à Aït Kalla : « Petit à petit, pas après pas, on y va doucement, mais c’est sûr, on va y arriver… ».

Franceska



«La route des femmes»

F K - 27/01/2019

La dernière de cette sélection, à toi de choisir ! Démonstration de cardage et filage, en chantant bien sûr...

 

«Avant, les femmes d’ici ne savaient faire rien d’autre que travailler et manger… aujourd’hui, elles prennent part aux décisions qui régissent le village…» : parole d’homme, saluant « la route des femmes », et tressant une ode à Ytto, l’association qui les a encadré.es depuis la première caravane de la Citoyenneté en 2011. Ytto, c’est un symbole et un nom ancien qui résonne dans les mémoires. Cette fameuse rebelle berbère a mené un mouvement de résistance contre l’occupant français, dans les années 1900.

 

L’arrivée sur le toit terrasse de la Maison des femmes, le concours va commencer...

 

La vie change lentement mais sûrement à Aït Kalla. Si tous les Berbères connaissent depuis longtemps des conditions de vie rudimentaire, les femmes à Aït Kalla assument à elles seules la plupart des tâches quotidiennes, dont la cueillette du précieux safran et le tissage de leurs merveilleux tapis de laine. Depuis les visites d’Ytto jusqu’aux ateliers de formation à l’intelligence collective du Fonds pour les femmes en Méditerranée, les jeunes Berbères s’organisent peu à peu.

La Maison des femmes flambant neuve, resplendissant d’un rouge pourpre, vient de sortir de terre. A l’intérieur, les murs bruts de béton sont adoucis par la présence de métiers à tisser. Le plus imposant, quatre mètres de long, est bien placé pour que cinq femmes puissent s’y atteler ensemble. Sans dessin préalable, elles tissent en chantant, nouent brin à brin la laine qu’elles ont teinte, cardée, filée. Cela produit des tapis éblouissants où se mêlent jaune safran, rouge piment, noir du basalte, bleu, violet… Le produit de leurs ventes va être reversé à leur association. Reste à mettre en place le circuit de production et de diffusion qui leur assurerait une véritable indépendance financière.

 

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