Le parfum d’Irak : histoire d’un pays martyr

Il porte le nom de l’Euphrate, le fleuve qui traverse l’Irak et dans lequel son père, adolescent, se baignait pendant l’été. Feurat Alani a découvert le pays de ses parents en 1989, laissé exsangue après huit années de guerre avec son voisin iranien. Le petit garçon de neuf ans, né à Paris, est alors projeté dans un autre monde : l’accueil à l’aéroport avec une centaine de personnes de sa famille qui l’embrassent tour à tour, le convoi avec klaxons jusqu’à Bagdad, les grosses voitures américaines et la modernité des infrastructures. Sur la route, il s’arrête pour déguster une glace à l’abricot. L’une des meilleures glaces de sa vie, celle qui deviendra le parfum de l’Irak de son enfance et sa madeleine de Proust.

C’est durant l’été 2016 que Feurat Alani se lance dans un pari un peu fou, celui de raconter son Irak, de 1989 à 2011 en utilisant Twitter. Le réseau social qui contraint chaque tweet à 140 caractères nourrit un rythme frénétique où les flots des hashtags se succèdent continuellement. Pourtant, c’est en prenant précisément le contre-pied de cette instantanéité qu’il choisit d’imposer une nouvelle temporalité, chronologique : celle d’un format court pour un temps long. Pendant deux mois, il va poster 1000 tweets, mêlant ses souvenirs d’enfant à celui du jeune correspondant de guerre. Ses phrases concises dépeignent un pays meurtri mais également les coutumes des habitants, leur résilience et leur extrême générosité.

L’écriture de Feurat Alani est poétique, elle oscille entre mélancolie et colère et nous prend par les sens. En effet, son récit laisse une grande place à la sensorialité rendant encore plus vivants ses souvenirs. Pour lui, Mossoul n’est pas synonyme de Daech mais a le goût du Min al Sama, ce nougat à la cardamome qu’il mangeait en vacances lorsque la seconde ville d’Irak était un lieu de villégiature estivale. A travers les descriptions des réunions familiales, il nous fait découvrir la vie quotidienne des habitants et on les imagine déclamer des vers du poète Al-Sayyab autour de la cérémonie du tchaï ou déguster un masgouf. Les illustrations de Léonard Cohen, au graphisme et aux couleurs soignés, accompagnent parfaitement les émotions de l’auteur.

L’intérêt du Parfum d’Irak réside dans les anecdotes personnelles de l’auteur qui éclairent le processus de délitement du pays. C’est d’ailleurs à travers ses yeux d’enfant que Feurat Alani nous rend compte de la réalité de la vie sous l’embargo. Lors de son deuxième voyage en Irak, en 1992, le pays subit des sanctions pour avoir envahi le Koweït : la glace devient un produit de contrebande et les barres chocolatées sont introuvables dans les échoppes de la capitale. Idem pour les médicaments, lorsqu’il doit subir des points de suture à la tête, son cousin doit payer un bakchich équivalent à 30 fois le salaire moyen d’un fonctionnaire pour l’anesthésie. Pour Feurat, c’est le choc, il ne reconnaît plus le le pays qu’il a découvert quelques années auparavant. Son regard d’adolescent s’aiguise et se rapproche désormais de celui d’un anthropologue. Très tôt, il se rend compte de la différence de mode de vie entre sa famille bourgeoise résidant à Bagdad et celle modeste restée à Falloujah, il perçoit le ressentiment des classes délaissées qui jouera un rôle crucial dans l’avenir du pays. Il observe ce qu’il entoure avec avidité, comprend ce que signifie vivre en dictature, lui qui a la chance de grandir à Paris. Quand il rentre en France, il joue le rôle de « passeur » en faisant des exposés sur l’Irak à l’école. Peut-être ne le savait-il pas encore, mais sa vocation était née.

En 2003, avec l’invasion américaine c’est l’impuissance et la révolte qui l’envahissent. Le sentiment d’« imposture » qu’il ressent, lui qui aurait dû grandir avec ses cousins au pays, se transforme en force motrice : il décide de partir s’installer à Bagdad et se lance dans le journalisme.

Les années post-Saddam sont celles du règne des milices. Feurat, dont la famille est originaire d’Al Anbar, province de l’Ouest qui deviendra le bastion de la résistance sunnite face aux GI, voient certains de ses oncles et cousins rejoindre les groupes armés. Loin de la froideur des dépêches d’agences de presse faisant le décompte des morts dans les attaques terroristes et les bombardements, Feurat Alani nous raconte l’Irak du point de vue des Irakiens, leurs combats pour continuer à vivre alors qu’ils sont ostracisés par la communauté internationale et désignés comme faisant partie de « l’axe du mal ».

Les mots de Feurat Alani nous touchent et nous remuent. En effet, comment rester indifférent au sort de ce pays qui, depuis les années 90, a connu une descente aux enfers ? D’abord mis à genoux avec la bénédiction de l’ONU, il sera ensuite mis à sac par l’invasion américaine de 2003. A travers ses tweets, on entre dans l’autopsie du chaos irakien : l’engrenage de la corruption endémique sous l’embargo puis le démantèlement de l’Etat pendant l’occupation américaine, ce qui accentuera encore plus les inégalités entre citadins et ruraux. Les conséquences : un regain du tribalisme et le développement du confessionnalisme, le tout au détriment de l’identité nationale. 

Fils d’un réfugié politique trotskiste torturé dans les geôles de la dictature baathiste, Feurat Alani aurait pu naître à Falloujah mais son destin a fait de lui un Franco-Irakien. Dans Le parfum d’Irak il nous livre un témoignage intime et rare. Les photos issues des albums de famille qui ponctuent la fin de chaque épisode apporte une touche particulière, elles mettent des visages sur une histoire qui trop longtemps s’est écrite avec des chiffres. Elles racontent la vie au lieu de la mort.

Si l’Irak reste un pays largement méconnu en France, aujourd’hui il l’est un peu moins et il a surtout un parfum, l’abricot. 


Feurat Alani et Léonard Cohen, Le parfum d’Irak, Arte Editions/Editions Nova, 176 p., 19 €

Les 20 épisodes de la websérie sont désormais intégralement disponibles sur Youtube

 



Le blog de Marianne Roux

L’auteure

Française orientalement modifiée avec pour symptômes une addiction sévère à Amin Maalouf, aux films de Samia Gamal & Farid Al Atrache, au zaatar et aux expressions "ma3lesh" et "Incha Allah". #Egyptomaniac

 

 

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