MUZZIKA ! Novembre 2018

Ce mois-ci : FRANCE : l’accordéoniste Lionel Suarez vient de créer un « Quarteto Gardel » formidable ; Frémeaux réédite sa fabuleuse anthologie « Paris Musette » ; ESPAGNE-ALGÉRIE : autre belle naissance, le trio NES autour de la voix de Nesrine Belmokh ; PALESTINE : le trio Joubran s’ouvre au monde, sans renier sa Palestine ; ESPAGNE : Rocío Marquez et Fahmi Alqhai marient avec bonheur musiques anciennes et chant flamenco. 



Le coup de coeur de Babelmed :

LIONEL SUAREZ, AIRELLE BESSON, VINCENT SEGAL, MININO GARAY, « Quarteto Gardel », Bretelles Prod

Nous avons découvert l’accordéoniste français Lionel Suarez lors d’un concert-fête pour les 80 ans de Raúl Barboza, à Paris il y a quelques semaines, et nous avons été immédiatement saisie d’admiration ! Interprétant des tangos pleins d’émotion, de douceur et de subtilité, Lionel Suarez semblait plus Argentin que nature… L’artiste est pourtant né à Rodez, dans l’Aveyron, au coeur de la France, mais il est vrai que cette région est la patrie de l’accordéon dans l’hexogne, avec l’Auvergne et la Corrèze voisines…

Voici l’album du quartet que l’artiste vient de créér, avec à ses côtés trois autres immenses instrumentistes actuels, tous de cette nouvelle génération qui est train d’écrire une nouvelle page de l'histoire de la musique en France. Et nous ne voulons mettre ici aucune étiquette, ni « jazz » ni « musiques du monde », car les frontières s’estompent de plus en plus entre tous les genres de musique - la preuve avec cet album, qui inclut une composition d’Emmanuel Chabrier, considéré comme de la « musique classique ». 

L’album inclut des classiques du tango argentin, tels que «Silencio » que chanta Carlos Gardel (1890-1935), plus célèbre interprète de tango à Buenos Aires dans les années 20 et 30, et qui était d’origine français et né à Toulouse ;  ou encore « Caminito », du violoniste et compositeur Juan Filiberto (1995-1964).

Mais ce qui est intéressant ici, ce sont les compositions écrites par les membres du quartet eux-mêmes, dans cet esprit « tango », profond et mélancolique : « Air Elle » de Vincent Segal, « Désert », de Airelle Besson, ou « Speaking Tango », de Lionel Suarez, Minino Garay et Nury Taborda.

L’album n’est que douceur… Accordéon, trompette et violoncelle sont ici totalement transfigurés, pour produire comme un son unique, qui vit, respire et s’épanouit, avec le coeur battant de percussions tout aussi dosées et subtiles…

C’est ainsi : de temps en temps, le/la journaliste musical reçoit un disque, dont il/elle sait d’emblée qu’il marque la naissance d’une formation musicale qui ira loin, car elle a su créer un son nouveau. Une musique nouvelle. C’est-à-dire faire avancer la musique. Pour cela, il y a un mot : création…

 

« Silencio »

 

« Silencio » interprété par Carlos Gardel 

www.lionelsuarez.com



NES, « Ahlam » - Nesrine Belmokh, Matthieu Saglio, David Gadea - The Act Company

Sur FIP, la radio française qui diffuse tous les genres de musique, il y a quelques semaines j’ai entendu quelque chose de magnifique. Merci la technologie : le site de FIP m’apprenait que c’était « Ahlam », du groupe NES, dont je venais de recevoir le disque, et que je n’avais pas encore écouté…

J’étais captivée. Une voix de femme chantant en arabe classique, riche de modulations et d’émotion, un violoncelle qui l’accompagne et se fait oriental à son tour, des percussions sourdes comme un coeur qui bat, quelques cordes pincées…

Le trio NES, dont voici le premier album, très réussi, est à notre sens le premier trio qui inclut une voix et… deux violoncelles ! Car NES est composé de :

  • Matthieu Saglio, violoncelliste que babelmed suit depuis ses débuts, et qui nous émerveille sur cet instrument dans chacune de ses expériences musicales, du flamenco-jazz de Jerez Texas au violoncelle solo de Cello Solo, en passant par Diouké, groupe formé avec le joueur de kora Abdoulaye N’diaye ;
  • Nesrine Belmokh, qui fut d’abord violoncelliste classique, jouant notamment dans le West-Eastern Divan Orchestra de Barenboïm, et qui est ici à la fois sur son instrument, en cordes pincées, et au chant ;
  • et enfin du percussionniste David Gadea, qui accompagne les plus grands artistes de flamenco en Espagne. Tous trois se sont rencontrés à Valence en Espagne, où ils vivent.
  •  

NES Ahlam (nesmusicband)

 

Si Nesrine Belmokh chante ici en arabe, en français et en anglais, nous préférons de loin les compositions (toutes de Nesrine et de Matthieu) où elle chante dans cette langue arabe classique qu’elle magnifie si bien. Surtout, Nesrine se réapproprie l’ancienne tradition du chant arabe, où, comme à l’opéra, la même voyelle peut être modulée pendant de longs instants, mini-mélodie sur une seule syllabe : Ahlaaaaam, Habiiiiiiiibi,….

Et puis, les mélodies orientales siéent particulièrement au violoncelle, dont le son, toujours un peu mélancolique pour cet instrument, épouse parfaitement la mélancolie du chant arabe classique…

Et puis encore : tant de groupes dans le monde chantent en anglais ou en français, que lorsque l’on a la chance de maîtriser plusieurs langages musicaux, du classique au jazz, tout en étant capable de chanter en arabe, autant valoriser cette langue, encore trop rare dans le monde international des musiques actuelles.

Un album couleur de nacre et d’or, où l’Orient est rajeuni et revivifié…

http://nesmusicband.com

www.actmusic.com



 

TRIO JOUBRAN, « The long march » - Cooking Vinyl

Le Trio Joubran vient de tourner une page : les frères Samir, Wissam et Adnan, qui sont nés et ont grandi à Nazareth dans une famille de luthiers avant de quitter la Palestine pour parcourir le monde comme artistes, ne sont plus SEULEMENT Palestiniens : avec ce disque, ils s’affirment haut et fort citoyens du monde - identité qui s’ajoute à leur identité première, sans l’effacer aucunement.

Comment cela ? C’est que, depuis quelque 15 ans que le trio existe, leurs compositions  (où, comme sur le morceau qui ouvre ce disque, venait parfois se poser les vers passionnés du grand poète Mahmoud Darwich, « Ambassadeur poétique » des Palestiniens meurtris), leurs compositions donc étaient en quelque sorte un « cri de la Palestine », nécessaire tant que la Palestine reste écrasée et niée, comme si leur musique ne « parlait qu’arabe palestinien ».

Avec cet album, « The long march », le Trio Joubran franchit un pas : leur musique, qui DIT la Palestine et la douleur de ce peuple mieux que mille articles et reportages, dialogue désormais avec le reste du monde. Comme si les frères Joubran sortaient de leur tristesse infinie, non pas pour l’oublier, mais pour accueillir, dans leur monde, d’autres musiciens et univers musicaux. Et aussi pour apporter leur sensibilité et leurs coeurs d’artistes à d’autres musiciens.

Pour preuve, cette composition, « Carry the earth », dans laquelle ils invitent Roger Waters, bassiste des Pink Floyd. Ou encore « More than once », où un orchestre symphonique les accompagne. L’Occident, moderne, est là, sans la politique, l’agressivité, et l’humiliation : entre artistes, on se comprend, on vit en paix…

 

CARRY THE EARTH [feat. Roger Waters] (Official Video) - Le Trio Joubran

www.letriojoubran.com

www.cookingvinyl.com



 

ROCÍO MARQUEZ & FAHMI ALQHAI, « Dialogos de viejos y nuevos sones », ViaVox Production/L’Autre Distribution

 Encore une autre preuve que les frontières sont en train de s’estomper entre les différents styles de musique, faisant tomber les vieilles distinctions « musique savante »/« musique populaire ».

Car ici, c’est la musique baroque du XVII° siècle espagnol - l’âge d’or du pays, alors maître de presque toute l’Amérique du Sud et de ses immenses richesses… - qui se marie au chant du flamenco, dans une osmose parfaite.

Car Rocío Marquez, que nous aimons beaucoup à babelmed, a rejoint ici le gambiste Fahmi Alqhai, le frère de ce dernier, Rami, qui est à la viole de gambe également, tous deux plus familiers de Jean-Sébastien Bach que du chant gitan que chantèrent longtemps des hommes et femmes illettrés, et tous trois accompagnés par Augustin Diassera aux percussions.

Ensemble, ils ont exhumé des compositions anciennes, qui conviennent parfaitement au chant théâtral et puissant du flamenco tel qu’interprété Rocío Marquez. Et la viole de gambe accompagne parfaitement le chant flamenco, car tous deux sont dans le registre de la gravité et de l’intériorité. 

Une très belle réussite ! Toutes les dates de leurs prochains concerts sur leur site.

 

Fahmi Alqhai & Rocío Márquez - Mi son que trajo la mar

http://www.accademiadelpiacere.es



 

PARIS MUSETTE, L’intégrale 1990-1997, Frémeaux & Associés

Voici réédités et réunis en un seul coffret les 3 disques-événements, «Paris Musette », parus respectivement en 1990, 1993 et 1997, et qui proposaient un enregistrement studio des plus grands standards de l’accordéon en France, à de grands interprètes de cet instrument, dans ce style, « accordéon-musette », devenu le symbole des musiques populaires françaises dans le monde entier.


Marcel Azzola, Jo Privat, Richard Galliano, Marc Perrone, Daniel Denecheau, Francis Varis, Valérie Guérouet, et même l’Argentin Raul Barboza, parmi une foule d’autres, nous offrent ici, accompagnés de guitares et de batteries, une véritable anthologie de l’accordéon-musette en France.

L’on retrouvera des classiques tels que « Flambée montalbanaise » de Gus Viseur, mais aussi des pièces moins connues, dans tous les styles de danses - car l’accordéon avait d’abord comme fonction de faire danser, lors des bals populaires, en ville et dans tous les villages de France. Valses surtout, mais aussi mazurkas, paso-dobles et tangos, pour ce style qui connut son âge d’or dans l’entre-deux-guerres, où les musiques latines étaient en vogue en France.

Entre-deux-guerres qui était aussi l’époque coloniale en France, et de nombreuses compositions étaient des clins d’oeil à la géographie - colonies françaises mais pas que : « Afro-musette » (avec une intro de congas), « Valse chinoise »,« Adios Sevilla »,« Brise napolitaine », « Rêve bohémien »…

Les 3 disques connurent un succès foudroyant à leur sortie, s’exportant jusqu’aux Etats-Unis et au Japon, et se vendant à plus de 100.000 exemplaires. Les voici réunis, pour le grand plaisir des millions d’amoureux de cet instrument - et du musette - en France, et aussi de par le monde…

Ecouter la célèbre « Flambée montalbanaise » de Gus Viseur : 

www.fremeaux.com

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