Silence, on coule

Après les dernières inondations en Tunisie, en Inde, en France... les spécialistes lancent alerte sur alerte. Mais le chauffeur de taxi du matin continue de penser que tout ça c’est à cause de nos péchés. Passons...

 

 

En scrollant sur facebook un soir, avant de dormir, je tombe sur un post de la page New Earth UK, selon lequel :

“ We have never seen snow, flood and hail storm, hurricane, earthquakes together at the same time in the world before.

Stay conscious and stay together in this crucial time of our planet which needs more conscious actions on climate change by coming out of the state of ignorance and walk shoulder to shoulder.” (ici)

(Jamais il n'y a eu en même temps, dans le monde, de la neige, des inondations et de la grêle, des tempêtes, des ouragans, des tremblements de terre.
Il nous faut rester conscients et unis dans cette période cruciale pour notre planète. Une période qui demande des actions plus concrètes contre le changement climatique en sortant de notre état d'ignorance et en marchant côte à côte.)

Toute la nuit ces lignes ont suffi à m’empêcher de dormir et même de continuer ma lecture nocturne pour me calmer. L’infusion de ma mère n’a apportée aucune sérénité à mon esprit, et j’ai commencé à imaginer la manière dont on allait crever.

Oui, le changement climatique est là, ses conséquences sont arrivées plus vite qu’on ne le croyait, il faut regarder cette réalité en face. Et ça fait peur : ravages, inondations, tremblements de terre, éruptions volcaniques… Comment pourrons-nous survivre à ces catastrophes moi et ma petite famille ? La première chose qui vient à l’esprit, bien sûr, c’est de fuire. Les grosses têtes seront les premières à le faire, en nous laissant nous noyer dans la fange.

Malheureusement je suis pauvre et précaire, je ne serai donc pas en mesure de partir vers un endroit sûr. Je commence à essayer de me remémorer  toutes les astuces de “survivor” que j’ai vaguement apprises dans des films de Hollywood et de National Geographic. Mais malheureusement ça ne fera pas l’affaire : l’eau va arriver de partout, il n’y aura plus ni gaz de ville, ni alimentation, ni eau potable, ni de quoi se chauffer.

Imaginez : un état d’alerte, un État absent, un froid glacial, pas d'électricité ni de gaz, de l’eau qui déborde partout, et un tremblement de terre qui a détruit toutes les maisons autour de vous. Imaginez l’eau se mélangeant avec la merde, imaginez : vous êtes sous un toit qui menace de crouler à tout moment et une partie de votre famille qui n’est pas là, perdue quelque part, vous êtes sans nouvelles - le téléphone ne fonctionne plus, évidemment.

Imaginez que tout ça arrive durant les prochaines Journées Cinématographiques de Carthage.

Ceci n’est pas un cauchemar, ça va bientôt arriver. Vous  direz que je suis folle, mais bon, on va bientôt payer pour toutes nos conneries : on a déstabilisé l'écosystème, pollué les océans et épuisé les ressources naturelles. Nous avons manipulé la stabilité des couches tectoniques, nous sommes tous dans la merde et personne ne sera épargné, nous allons vivre des jours très difficiles. Nous avons donc tous intérêt à apprendre maintenant et tout de suite des astuces de survie primaires.
 

Maigre consolation : même les riches de la banlieue Nord et des villes côtières de toute la Tunisie, tous ceux qui ont construit leur villa pieds dans l’eau, ne vont pas avoir le temps de s’enfuir, l’eau s’engouffrera aussi dans leurs luxueuses chambres sans demander de permission, peut-être durant leur sommeil.  

Nous les Tunisiens nous avons milité pour ce qu’on appelle une démocratie, on a chassé le dictateur, et on nous a organisé des élections mémorables, nous avons des projets de lois pour les libertés individuelles et l'égalité de l'héritage (pour hériter de quoi ?), on continue à se reproduire malgré la crise économique sévère et les injonctions de la Banque mondiale. Nous espérons bêtement et collectivement un avenir meilleur, mais hélas, on ne va pas profiter de tout ça, peut-être parce qu’on est trop en retard en cette matière, et que la civilisation moderne est arrivée à son point limite. Nous serons peut-être mentionnés dans les livre d’histoire, s’ils existent encore.

Non seulement nous sommes pressés comme des citrons par les services (sévices ?)  fiscaux, on mange des préparations alimentaires à base d’huile de palme ou de margarine en croyant que c’est du fromage, on mange du poulet et des œufs au goût de plastique bourrés d’hormones et d’antibiotiques pour satisfaire nos besoins en protéines, on boit de la bière bas de gamme dans des bars chers où on s’asphyxie, on fume des Marlboro de contrefaçon, encore  pires que les originales et au même prix, on passe le mois à attendre sa fin pour épuiser notre salaire quasi inexistant en deux jours, on vit comme des zombies mais on mourra comme des rats, noyés dans la merde.

 

Voilà le scénario :

La scène se passe au cinéma Le Rio, durant les JCC. La projection du nouveau film de Ramdane Ben Zamouri, Rêve de liberté, vient de commencer. La salle est pleine. Soudain, un cri de femme : “Ya de l’eau qui entre!”. Un homme crie : “Silence !”. Plusieurs autres voix féminines crient, du fond de la salle : ”De l’eau, de l’eau !” Les lumières se rallument dans la salle, la projection est interrompue. Soudain, les portes s’ouvrent violemment, tandis que la lumière s’éteint. On entend un grondement. Des vagues d’eau pénètrent dans la salle par toutes les portes. Tout le monde se lève, les torches des portables s’allument. Les gens des premiers rangs se précipitent sur la scène. Les autres hésitent. Un garçon crie :”Faut monter au balcon” et se précipite à contre-courant vers l’escalier étroit, suivi par la foule affolée. Arrivés en haut, quelques-uns, qui ont grimpé sur le toit, reviennent et disent : “La rue a disparue,  il y a deux mètres d’eau, toutes les bagnoles sont en train de se balader comme des barques”. Une femme prend la parole : “Je vous avais prévenu, vous m'avez traitée de folle…” Une autre l’interrompt : “D’accord, d’accord, mais maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?”

À suivre...



Le blog de Rim Ben Fraj

L’auteure

Journaliste multimédia indépendante tunisienne, Rim Ben Fraj s'intéresse à toutes les formes de création, en particulier le cinéma.


 

 

 

 

 

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