Métro, boulot, dodo et dérèglements climatiques

Huit heures: le réveil sonne. Je me réveille difficilement, après une nuit de tempête et de pluie continue, que j’ai passé à regarder des lives, des vidéos et des photos des endroits et des régions ravagés par la pluie. Je vais vite à la cuisine pour préparer mon café, entre temps, je fais ma toilette, je m’habille, tout en écoutant la radio : un mec qui se dit météorologue nous annonce: “la Tunisie connaîtra des jours pires, le changement climatique causera encore bien des dégâts matériels et humains.” Je continue de me préparer, en n’oubliant surtout pas de mettre du déodorant (en ces jours de restriction et grâce à la nouvelle loi de finances mise en place par nos gouvernants et qui a imposée une augmentation de 30% sur le prix des produits cosmétiques, j’ai du mal à m’acheter un parfum).

Je bois mon café et je mange un morceau, pendant que ma mère insiste pour que je prenne un peu d’huile d’olive avec du pain : “C’est bon pour la santé, ma fille.” Et ça doit être bon pour toute la journée, vu qu’on en a très peu, de l’huile d’olive (au prix qu’elle coûte…)

Je sors, je me précipite pour attraper le métro, c’est comme ça que l’on appelle le tramway, dont les wagons verts sillonnent Tunis. J’ai tout de même glissé un billet de 10 dinars dans ma poche, au cas où la Société Nationale des Transports serait encore une fois en grève sans préavis, et qu’il me faudrait prendre en taxi, si d'aventure j’en trouverai un.

L’aventure commence dès que j’ai refermé la porte du cocon maternel. Généralement je suis de bonne humeur à mon réveil et mon combat journalier consiste à essayer de la garder, au moins jusqu'à mon arrivée au boulot. C’est hélas impossible : au bout de cinq minutes de marche, ma patience est mise à l'épreuve, dès le premier mec croisé qui mate mon corps, la bouche ouverte, avec un regard qui donne l'impression qu'il est entrain de me lécher des yeux...

Sur la route le premier taxi qui passe est occupé, le deuxième aussi, le troisième hors service... le dixième me dit :”Non je peux pas te prendre, il y’a trop d’embouteillages sur ton chemin.” Une fois arrivée à la station de métro, je me retrouve face à un paysage chaotique : les rails sont couvertes d’eau, la station regorge de gens désespérés, aux visages pâles et plein de dégoût, des voyageurs malheureux qui attendent depuis une éternité. Autour d'eux il y a de la boue et des déchets partout. Un métro passe toutes les 30 minutes, toujours plein à craquer et circulant les portes grandes ouvertes. A son approche les gens commencent à courir et à essayer de trouver une place dans cette machine verte, aux wagons puants et étroits. Inlassablement le conducteur commence à râler dans les haut-parleurs “Arrêtez, ça ne sert à rien, un autre métro est en train d’arriver juste derrière celui-là...” Mais les passagers ne le croient plus et ils continuent à s’entasser les uns sur les autres.

D’abord saisie par cette vision, j’ai l’impression d’avoir une révélation : voilà, le pays élu comme celui ayant le meilleur couscous du monde, est entrain de craquer, de se décomposer et de se transformer de destination de rêve au climat méditerranéen, en un pays de fournaise en été et en lieu glacial et inondé en hiver.

Il y a deux semaines c'était la région du Cap Bon qui était ravagée. Un téléthon a même été organisé pour aider les sinistrés. Mais cette fois-ci, les inondations n’ont épargnées presque aucune ville du pays.

Je reprends donc ma recherche de taxi : ils sont tous occupés ou hors service ou bien ils répètent bêtement mouch fi thnity (c’est pas sur mon chemin). Je décide donc de changer de stratégie, je vais vers l’autre côté je demande à des filles ou à des femmes qui sont aussi en train d'attendre comme moi, de partager un taxi si on en trouve un. Rien… Je finis par attraper un taxi après une heure et demie d’attente.

- Bonjour, libre ?

- Où tu vas ?

- Cité de la culture s’il vous plaît.

- Ah vu ton look, je me suis dit elle va à Gammarth ou à La Marsa.. (Résigné) Bon allez, monte.

- Ah bon, comment ça, mon look ?

- Oui regarde t’es bien habillée, t’es belle et tes lunettes surtout...enfin...

- Oui enfin, allez, Cité de la culture, khouya (mon frère).

Je monte, il commence à râler et à me mater à dans le rétroviseur : “Tu vois tout est détruit, on prend des risques pour travailler, toutes les routes ont été détruites à cause de la pluie, nous aussi on est des victimes et on est très mal payé aussi... c’est pour des gens comme toi qu’on travaille quand même.” Une fois finit son jus de fruit bon marché, il balance l’emballage par la fenêtre.

Je ne réagis pas, je fais semblant d’être absorbée par mon téléphone.

- Alors c’est papa qui te paye le taxi?

- Non je suis grande je travaille, comme toi.

- Ah, à la Cité de culture, alors t’es fonctionnaire, t’es bien payée évidemment.

-Est ce que tu peux accélérer STP, j’ai une réunion.

Quelques minutes de silence puis il attaque de nouveau : “Excuse-moi si j’te fixe comme ça, mais t’as quelque chose, je ne sais pas, enfin, ce qu’on appelle du sex-appeal, tu sais…

-Ah bon ? Tu dis ça à toutes les clientes ? T'as pas honte ? Allez je descends ici, c’est combien ?

- Cinq dinars. Bonne journée. Allez, ne te fâche pas.

Dans ma tête je me répète : Il faut rester zen dans la nakba (la catastrophe) climatique.


Le blog de Rim Ben Fraj

L’auteure

Journaliste multimédia indépendante tunisienne, Rim Ben Fraj s'intéresse à toutes les formes de création, en particulier le cinéma.


 

 

 

 

 

Note de la rédaction : Bab'elles donne la parole à celles qui veulent la prendre !

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