La leçon du Professeur, un film de Mahmoud ben Mahmoud

Il en est des films comme du vin : le vieillissement le rend meilleur.

Le Professeur, film tourné en 2010, raconte l’histoire de Kh’lil Khalsawi, professeur de droit à Tunis à la fin des années 70. Il est désigné par le parti au pouvoir pour le représenter au sein de la Ligue tunisienne des droits de l’homme qui vient d’être créée. Sa mission est d’y défendre les positions officielles quant aux dossiers traités par la ligue. Mais la conjonction de plusieurs événements aussi bien d’ordre social que privé va ébranler la fidélité de Kh’lil à son parti.

 

Le projet du film Le Professeur a mûri pendant plus de quinze ans jusqu’au jour ou Mahmoud, en vacances en Grèce, s’est précipité pour acheter un cahier, dans lequel il a écrit les 90 pages de son scénario (tout en se cachant de sa femme, qui lui avait interdit de travailler durant les vacances).

Une fois le projet lancé, il a bénéficié d’encore deux ans de sursis “grâce” au blocage bureaucratique de la Commission d’aide à la production cinématographique. Celle-ci, qui ne brillait par son courage sous Ben Ali, renvoya l'ascenseur à son ministre de tutelle à peine nommé, qui, lu le scénario du film le soir même et émit un avis favorable le lendemain matin.

Quelques épisodes bureaucratiques plus tard le tournage commence à l’automne 2010 et s'achève le 23 décembre de la même année à Gafsa, au milieu des convois militaires partant vers Sidi Bouzid et après avoir essuyé la révolte de 1500 candidats au CAPES, remontés contre la présence de l'équipe de tournage dans le lycée où avait lieu le concours.

Les reconstitutions historiques au cinéma sont d’autant plus difficiles que la période décrite est proche : vous pouvez tranquillement reconstituer la vie à Carthage au temps d'Hannibal, aucun témoin de cette époque ne critiquera votre film en interjetant : “J’y étais, ce n’était pas comme ça !”.

Le risque d’anachronisme est beaucoup plus grand quand on reconstitue en 2010 la période 1977-1978. A notre connaissance, Mahmoud ben Mahmoud, qui a vécu cette époque, s’en tire très bien, restituant l’ambiance et les styles de l’époque d’une manière convaincante.

 

Une réflexion sur l’essence même du pouvoir

Le Professeur est une réflexion sur l’essence même du pouvoir, qui est pouvoir sur nos corps, sur notre vie - physique et psychique -, et qui s’infiltre partout, jusque dans les parties les plus intimes de nos existences. Au point d’être pouvoir de mort sur notre vie, ce que Foucault a appelé “biopouvoir” (bios en grec signifie vie). Cette caractéristique est un trait commun à tous les pouvoirs, qu’ils soient démocratiques ou despotiques.

Le film aborde la place de “Amn el Dawla” (Services de renseignement), dans la Tunisie de Bourguiba. La Sûreté de l’Etat suivait les faits et gestes des gens suspects et les photographiait, amassant ainsi des informations qui permettaient ensuite de déclarer ”voilà les preuves”. Aujourd’hui, plus besoin de photographie, il leur suffit de nous suivre sur Facebook et compagnie.

Kh’lil, le professeur, est une figure allégorique de la trahison des intellectuels, qui se répète inlassablement, ici comme ailleurs, génération après génération. Empêtré dans ses contradictions, il bascule, dans la dissidence, poussé par une logique, non pas cérébrale, mais du coeur, Encore une fois, l’amour est plus fort que la mort-vivante organisée, avec son cortège de mensonges, d’hypocrisie et de violence.

Cette réflexion est servie par un scénario impeccable, qui reste concentré sur son sujet et ne s’égare pas en chemin comme c’est souvent le cas avec les scénarios de films tunisiens “d’après le 14 janvier”. L’auteur a su s’inspirer de faits réels pour concocter une histoire invraisemblable à laquelle on a envie de croire. C’est qu’au-delà des faits racontés, ce sont les mécanismes psychologiques qui animent les personnages qui nous convainquent en nous permettant de nous identifier à elles et à eux, au-delà des âges, des genres, des époques.

Avec une modestie exemplaire, Mahmoud ben Mahmoud offre ici une leçon magistrale de cinéma et de morale. Nous en avons bien besoin, alors que nous vivons l’ère du mensonge.


Fiche technique

  • Durée 92 min
  • Genre : Drame
  • Scénario et réalisation : Mahmoud Ben Mahmoud
  • Tunisie/France/Qatar 2012
  • Acteurs : Ahmed El Hafiene,Lobna Mlika, Sondos Belhassen, Ramzi Azaiez, Lassaad Jamoussi
  • Caméraman : Hassen Amri
  • Directeur de la photographie : Ali Ben Abdallah
  • Musique : Michel Portal

 

Le blog de Rim Ben Fraj

L’auteure

Journaliste multimédia indépendante tunisienne, Rim Ben Fraj s'intéresse à toutes les formes de création, en particulier le cinéma.


 

 

 

 

 


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