MUZZIKA ! Juillet-Août 2018

Monde arabe : les nouvelles musiques nées post-révolutions ; France-Maroc-Monde : le monde enchanté de Marylène Ingremeau et Khalid Kouhen ; Grèce-Espagne : Dafné Kritharas entre sur la scène du rebetiko ; Belgique-Espagne : Esteban Murillo, la pureté et la puissance du flamenco ; France-Marseille : Brassens ressuscite « aflamencado » par la pétulante Christina Rosmini ; France : le trio Louki s’amuse et nous amuse avec les chansons et textes du chanteur-poète qu’admirait justement Brassens. Bel été à vous !



Le coup de coeur de babelmed :

CITYBEATS (Collectif), Absilone/Crossover Prod

Voici une excellente anthologie de la nouvelle scène musicale arabe, présentée par RFI Talents (Radio France Internationale) et Crossoverprod, boîte de prod basée à Paris et spécialisée sur les musiques arabes. Le pari : une dizaine d’artistes qui représentent autant de pays et d’univers différents, pour nous montrer la richesse de la création musicale arabe, depuis l’éclosion des Printemps Arabes. Exemples :

- Le Franco-palestinien DJ Sotusura rappe en arabe ;

- sur un accompagnement electro-beat, la Tunisienne Ghalia Ben Ali chante en s’inspirant de la cantillation coranique avec ses longues voyelles (ex : « asdiqaaaaaaa’i » (mes amis), « assawwwwwwwwt » (la voix), etc.) ;

- les Marocains du groupe Hoba Hoba Spirit nous font entendre leur rock insolent, violent et rebelle, chanson bilingue français/arabe comme la société marocaine elle-même aujourd’hui ;

- le clarinettiste syrien Kinan Azmeh nous offre une excellente pièce instrumentale où l’univers classique, violoncelle à l’appui, se marie avec l’Orient fort harmonieusement ;

- la Soudanaise Rasha Sheikh Eldin utilise l’arabe classique et le ‘oud pour affirmer un enracinement dans une tradition.

etc.

Tradition : justement, à l’écoute de cet album, nous saluons à la fois la formidable libération de la créativité musicale dans le monde arabe, tout en espérant que cette nouvelle génération ne jettera pas le bébé avec l’eau du bain, c’est-à-dire gardera ses racines. Car lorsque l’on entend certains riffs de guitare marocains trop évidemment copiés sur ceux des années 70 en Occident, ou dans un autre registre May al Qasim, artiste née à Bahrein et qui vit à Dubaï, qui reproduit la variété américaine de bas étage, l’on se dit que la modernité et l’ouverture sont nécessaires pour que se développe la créativité musicale dans la région, mais ils ne sont pas toujours gages de qualité et d’authenticité. « Brise tes chaînes et tu es libre, perds tes racines et tu meurs » dit un proverbe africain….

http://citybeatsmusic.fr/



MARYLÈNE INGREMEAU & KHALID KOUHEN, Sillage (Oui-Dire)

Nous avons été charmée par ce disque d’un duo qui nous était totalement inconnu : la française Marylène Ingremeau au chant, en duo avec le poly-instrumentiste marocain Khalid Kouhen, explorent ensemble une vaste palette de chants, de langues, de rythmes, et d’univers géographiques, pour nous proposer un voyage autour du monde, en musique, tout à fait délicieux !

La voix de Marylène, claire et limpide, se balade de l’Italie à l’Inde, de la Renaissance au Moyen-Orient, et comme nous ne connaissons pas toutes les langues du monde, nous ne savons dans quelles langues se chantent les titres « Oïbir », « Tumi aponjon » ou «Batum», et c’est tant mieux ! Comme nous parlons l’arabe nous avons pu néanmoins identifier « Nami nami », berceuse traditionnelle du Moyen-Orient (« Nami nami ya zrira…» - Dors Dors ô ma petite…).

Mais nul besoin de connaître les langues de ces chants ou d’en comprendre les paroles, et nous nous laissons emporter ici par le balafon de Khalid Kouhen, là par un rythme tout indien de tabla, là encore par un rythme très Renaissance d’un chant - sarde ? balkanique ? - qui semble remonter aux temps des troubadours, et ici par un chant où revient le célèbre « Aman Aman » ottomano-balkanico-arabo-maghrébin, dans une langue qui est peut-être du berbère, peut-être autre chose…

La magie opère, car chacun dans son registre - voix et percussions - nos deux artistes excellent. Car si Marylène s’est promenée dans les traditions chantées du monde, Khalid s’est frotté à des percussionnistes indiens, brésiliens et caribéens.

Nous saluons bien haut ce disque enchanteur, et ce nouveau duo, qui trouverait tout à fait sa place dans maints festivals, d’été ou d’hiver - à commencer par le bien-nommé festival « Au Fil des Voix »…

ouidireprod@gmail.com



DAFNÉ KRITHARAS, Djoyas de mar, Lior Editions

Voilà une nouvelle voix dans le paysage des musiques du monde en France - et en Grèce ! Dafné Kritharas, artiste française née d’un père grec et d’une mère française, nous offre ici un album délicieux de chants grecs et judéo-espagnols tels qu’ils étaient chantés à Istanbul, Salonique ou Smyrne, où vivait autrefois une forte communauté judéo-espagnole, qui avait gardé le ladino comme langue.

Dafné chante tantôt en grec tantôt en ladino, mais aussi en turc, en espagnol, en serbo-croate et en français, et nous supposons qu’elle doit parler au moins deux ou trois de ces langues-là, comme à peu près tout le monde en Grèce pendant la première moitié du XX° siècle, période où ces chants - dont le rebetiko - s’épanouirent. Nous reconnaissons ici le célèbre « Imre Kero Madre », chanté en ladino, qu’interpréta magnifiquement aussi dans ses premiers albums l’artiste israélienne Yasmin Levy.

Une voix claire et pure, une simplicité dans l’exécution vocale et une sobriété dans l’accompagnement musical : Dafné Kritharas et ses amis musiciens se veulent au plus près de l’authenticité et de la vérité de ces chants.

Nous souhaitons bienvenue à Dafné dans le monde des interprètes des musiques de Méditerranée, et lui souhaitons belle et longue route !

info@lioreditions.com



ESTEBAN MURILLO, Mi verdad, Homerecords

Racines, racines… : le flamenco fleurit aussi en Belgique, qui l’eût cru ? Grâce à la mondialisation et aux migrations inter-européennes qui se sont fortement développées au siècle dernier, Esteban Murillo a grandi à Charleroi en Belgique, au son des guitares flamencas de son grand-père et de ses oncles maternels, et a le coeur flamenco depuis son enfance…

Formé à la guitare classique et au chant, son premier album, Leyenda, naviguait entre pop et flamenco. Dans ce deuxième opus l’artiste revient aux racines du flamenco, et nous séduit totalement avec son chant vrai et expressif et son sens du rythme.

Esteban Murillo a voulu rendre hommage à Federico Garcia Lorca, dont les poèmes le nourrissent, et il chante ses poèmes dans presque la moitié des compositions de l’album, sur des musiques composées par lui-même ou par des amis tels que Anthony Carrubba ou Myrddin De Cauter.

Parfois un piano s’invite (« Dos tintas »), ou bien une trompette suave s’insinue (« Aire nocturno »), pour créer un univers singulier, pour créer tout court, tout en demeurant dans le monde et l’esthétique flamenca.

La voix : c’est la voix qui, en dernière instance, est la plus importante dans le flamenco. Bien plus que les textes, que la musique, ou le rythme. Son expressivité. L’émotion qu’elle dégage. La douleur qu’elle sait traduire. La passion aussi. Et, sans même le voir sur scène, à la seule écoute du disque, l’on sent que Esteban se donne corps et âme à son chant. Comme le flamenco l’exige. Héritages, héritages : Esteban Murillo, grandi en Belgique, est bel et bien de sang Espagnol !

www.estebanmurillo.com

www.homerecords.be



CHRISTINA ROSMINI, Tio Brassens, L’Autre Distribution

Ne quittons pas tout à fait l’Espagne avec Christina Rosmini, qui dans son dernier album, tiré d’un spectacle qui fait salle comble à Avignon en cet été 2018 : « Tio Brassens » (l’oncle Brassens, en espagnol) « aflamenca » le barde de Sète (du verbe « aflamencar »), en apportant, aux chansons célèbres que nous connaissons tous, une touche andalouse, pour la langue (car elle chante parfois Brassens en espagnol, comme il le fit lui-même aussi parfois), la guitare et le rythme.

Le spectacle raconte une histoire vraie : comment Christina, née dans une famille espagnolo-italo-corse, s’est construite une identité française, ainsi que toute sa famille… en chantant les chansons de Brassens !

Car Christina a eu la chance de grandir, comme Brassens lui-même, dans une famille où l’on chantait beaucoup, à Marseille pour l’une et à Sète pour l’autre, c’est-à-dire tous deux dans ce Sud de la France où l’on chantait beaucoup jusqu’aux années 60 ; et Christina, avant même de devenir artiste, et a fortiori de préparer ce spectacle, connaissait déjà des dizaines de chansons de Brassens par coeur…

« La visite » (« On venait du pays voisin/On n'avait aucune intention/De razzia, de déprédation/Aucun but illicite/On venait pas piller chez eux/On venait pas gober leurs œufs/On venait en visite… »), « Gastibelza », « La Prière », « L’ancêtre », et autres titres célèbres : Christina raconte sa propre histoire, en empruntant les chansons et les mots de Georges.

Le spectacle est joyeux, enlevé, drôle parfois, comme tous les spectacles de la pétulante artiste marseillaise, que babelmed aime beaucoup, depuis ses premiers albums ! Et le disque réussit cette prouesse, de nous faire ré-entendre les mots et toute la profondeur de sens, de ces chansons que nous croyions connaître par coeur.

De son nuage là-haut, j’en suis sûre, l’oncle Brassens a bien voulu donner sa bénédiction, ou sinon une belle accolade, à cette nièce adoptive…

www.christinarosmini.com



TRIO LOUKI, A la rencontre de Pierre Louki

Le chanteur et comédien Jean-Pierre Bolard a eu la chance de nouer une amitié de quelques années avec Pierre Louki, et lui rend ici un bel hommage, en reprenant une vingtaine de ses chansons et poèmes.

« Le tailleur est ici

Mais son fils est ailleurs

Et son fils qu’est ailleurs

N’est pas tailleur d’ailleurs

Car le fils du tailleur

Il n’aimait pas tailler

Alors il s’est taillé

En s’installant ailleurs… »

On l’aura compris : l’humour prime dans l’univers de Pierre Louki, la poésie aussi, et un certain romantisme, même… Et savez-vous que, outre lui-même à la composition, Pierre Louki a également vu ses poèmes mis en musique par Francis Lai, Richard Galliano, et même Brassens lui-même, qui l’aimait beaucoup ?

« La rivière est en chômage » ; « L’enfant et la charcutière » ; « Mes copains » ; « Mangez du chou-fleur », « Le poireau » ; « Les sardines »,… : les titres à eux seuls disent assez l’enracinement de la chanson de Pierre Louki dans notre quotidien, qu’il raconte avec humour et détachement - pour raconter des choses graves parfois (comme le chômage d’un père, dans «La rivière est en chômage»).

Avec ses comparses Pascal Michel à la guitare et Philippe Henckel à la guitare et à la contrebasse, Jean-Pierre Louki rend un bel hommage à un artiste qui se situait dans le droit fil de la belle tradition de chanson française, intelligente et drôle, et parfois même sociale, tout en restant simple et accessible à tous, de 7 à 77 ans. Et les poèmes de Louki que le comédien nous récite dans cet album nous parlent aussi d’un temps où chacun connaissait des dizaines de poèmes par coeur, appris à l’école, et où parfois, au fil d’une conversation, l’on se mettait à réciter quelques vers, voire un poème entier : lisez les témoignages sur les soirées de Brassens avec ses copains…

Un joli album à s’offrir et à offrir à tous ceux qui veulent redécouvrir un artiste qui n’a pas la postérité qu’il mérite, à notre sens…



 

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