Naissance de Medfeminisswiya, réseau méditerranéen pour l'information féministe

Vaste demeure immergée dans les verdoyantes collines piémontaises Altra Dimora est un lieu inédit. Créé il y a dix ans par Monica Lanfranco, féministe, écrivaine, blogueuse, rédactrice en chef de la revue Marea, cet espace situé à quelques encablures d’Acqui Terme accueille régulièrement résidences artistiques, séminaires et rencontres culturelles.

Du 5 au 9 juillet, Altra Dimora était investie par plus d’une vingtaine de féministes méditerranéennes venues d’Algérie, Croatie, Egypte, Espagne, France, Italie, Liban, Maroc, Tunisie, et Palestine pour échanger, débattre et mener à bien un projet collectif. Trois jours de sororité qui ont permis à ces journalistes et activistes de confronter leurs regards et leurs analyses sur la condition des femmes et du féminisme dans leurs sociétés, ainsi que sur le traitement qui leur est réservé dans les médias.

Les discussions ont lieu sous le toit d’une vieille grange aménagée, où chacune commodément installée dans un fauteuil autour de tapis persans peut compter sur une parole équitable et s’exprimer à son aise. Le micro tourne entre les participantes et libère la pensée de chacune. Quelle est la situation des femmes et du féminisme dans les différents pays méditerranéens? Comment les médias y représentent les femmes et les communautés LGBTQI+ ? Quels médias œuvrent à l’égalité entre les genres ?

 

Quatre pas en avant, trois pas en arrière

Du Nord au Sud, d’Est en Ouest, les constats sont âpres et les attentes semblables. Les réalités vécues par les femmes sont marquées par des avancées et des reculs. Le nombre de féminicides ne régresse toujours pas, signe que le patriarcat se porte encore comme un charme.

« Récemment, raconte Nour Brahimi (Algérie), une jeune femme faisant son jogging une heure avant la rupture du jeun a été menacée sur la toile. Grâce à la mobilisation sur les réseaux sociaux, l‘homme en question - qui menaçait sur internet de lui jeter de l’acide sur le corps et appelait à son lynchage - a été localisé et arrêté.»

C’est encore à l’appel des féministes que «des milliers d’Espagnol.e.s sont descendu.e.s dans la rue pour dénoncer le verdict du procès de ‘la meute’, un groupe d’hommes coupables d’un viol collectif, mais condamnés pour simple abus sexuel», rappelle Patricia Simón (Espagne).

C’est pourquoi plus que jamais, les médias et les réseaux sociaux ont un rôle essentiel à jouer pour imposer une nouvelle narration sur la violence faite aux femmes, le combat pour leurs droits, la défense de leurs acquis. Mais que faire face à un paysage médiatique globalement préoccupant ?

« A la télévision tunisienne, observe Olfa Belhassine (Tunisie), on assiste à l’irruption inquiétante d’un lexique traditionnaliste évoquant des pratiques ancestrales pourtant bannies par le code de la famille, comme le mariage polygame par exemple. Quelles stratégies adopter face à la libre circulation de tels propos sur les réseaux sociaux ?», interroge encore la journaliste.

Que faire aussi face à la répression qui s’est abattue sur les médias égyptiens ? « 450 sites ont été bloqués par le régime, déplore Raneem AlAfifi (Egypte). Dans ce contexte comment agir pour que les sites féministes continuent d’exister et que l’action des femmes ait une vraie visibilité ? Comment les aider à s’approprier du cyber espace ?»

Urgence également en Palestine où le harcèlement et la détresse des femmes sont loin d’être abolis : «L’enjeu médiatique est fondamental pour rendre compte de l’engagement des Palestiniennes dans les ONG, commente Maysoun Odeh (Palestine). Les belles actions qu’elles ont mené contre le féminicide ont permis de changer la législation sur les crimes d’honneur.»

«En Italie, explique Monica Lanfranco, Il y a une vraie schizophrénie dans les médias. En effet, si de nouvelles séries donnent à voir d’autres représentations de la femme, on constate globalement un effacement de celle-ci dans les émissions politiques.».

Selon Françoise Kayser (France) la situation des journalistes françaises n’est guère plus réjouissante : « Bien qu’elles soient omniprésentes dans les rédactions, elles gagnent en moyenne 20% de moins que les hommes, et les ours des différents organes de presse sont largement masculins.»

 

Un réseau et une plate-forme en gestation

Pour faire front, bientôt un souhait commun est formulé : construire un réseau et une plate-forme liée pour parler des femmes en Méditerranée à travers un prisme féministe inclusif. Cela permettrait, certes de dénoncer la violence faite aux femmes, mais de rendre également visibles les initiatives féministes positives, constellation d’actions contribuant à faire vaciller le patriarcat.

L’enjeu est de taille, tout comme l’énergie à déployer : il faut cartographier les réseaux déjà existants dans la région, comprendre les singularités de chaque espace et décrypter la masse d’informations en constante apparition.

« J’ai un rêve ! s’exclame Samia Allalou, chargée de la mémoire visuelle du FFMed. Puisque nous sommes solitaires dans des médias dominés par les hommes, j’aimerais que nous ayons nos propres contenus, que l’on puisse les traduire, que l’on se renforce les unes les autres par nos échanges, que l’on liste tout ce que l’on connaît comme médias féministes…»

En attendant, les temps de débat emboitent le pas à de grands moments de convivialité. Une communauté se met en place et les discussions engagées se prolongent aux heures de repas et dans les espaces de vie quotidiens de la demeure. Les jeunes générations convainquent leurs aînés du nécessaire usage des réseaux sociaux. Une franche cohésion intergénérationnelle et internationale voit le jour, où chacune écoute et alimente le discours de l’autre.

Le samedi soir couronne ces échanges d’un dîner chaleureux ouvert à d’autres hôtes autour de pizzas au feu de bois et de la performance d’une jeune musicienne iranienne dont les doigts, qui courent sur le santûr, font voyager les esprits au delà de la Méditerranée. « Elle fait naître les étoiles », s’exclame un petit garçon dans le public.

 

 

 

Méthode FFMed et happy end à Acqui Terme

Ces journées se sont déroulées selon un format rôdé depuis plusieurs années par le Fonds pour les Femmes en Méditerranée qui organisait la rencontre. Orchestrée avec grâce et rigueur par Caroline Brac de la Perrière, directrice exécutive du FFMed, cette méthode s’est avérée d’une grande efficacité : pas de langue prédominante grâce à un service d’interprétariat, distribution équitable de la parole, micro ateliers, restitutions et mise en évidence des objectifs, intensité des séances de travail entrecoupées par des moments de convivialité plus intimes ancrés dans le partage de la quotidienneté…

La fin de cette rencontre sur médias et féminisme entre rives maghrébine, européenne, balkanique et orientale a scellé l’acte de naissance de « Medfeminisswiya, réseau méditerranéen pour l’information féministe ». Ce mot valise multilingue accolé au « Med » de Méditerranée, est construit à partir des mots « féminisme » et Nisswiya (‘femme’ en arabe), une trouvaille collective pour fédérer les énergies de journalistes et activistes féministes au service des Méditerranéennes.

 

Paroles de féministes venues d’Algérie, Croatie, Liban, Maroc, Tunisie…


 

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