Les Français vus depuis l’Italie à l’époque du populisme. Et vice versa.

Après que le ministre de l’Intérieur italien Matteo Salvini eut bloqué l’accès aux ports italiens de l’Aquarius, qui transportait plus de 600 immigrés récupérés en pleine mer, le porte-parole de La République en Marche, M. Attal, a qualifié la décision italienne avec une expression décidément vigoureuse : « À vomir ! ». Violentes, les réactions des nouvelles autorités italiennes débouchèrent sur une crise diplomatique, ce qui a presque conduit à l’annulation de la rencontre officielle entre Emmanuel Macron et Giuseppe Conte, le premier ministre italien. C'est uniquement par le biais des signaux que lança le président de la République italienne, Sergio Mattarella, et le travail des pompiers diplomatiques de Paris que la rencontre put finalement avoir lieu, le 15 juin dernier.

Il ne s’est pas agi d’un épisode isolé. Quelques jours plus tard, les propos du ministre de l’Intérieur italien visant à recenser les Roms pour permettre, entre autres, de faciliter les expulsions de ceux de nationalité étrangère en situation irrégulière, ont conduit le commissaire européen de nationalité française, M. Moscovici, à évoquer le caractère choquant ou effrayant d’une telle déclaration[1]. Le 21 juin, une nouvelle fois, la menace de saisie des navires de sauvetage Seefuchs et Lifeline de la part des autorités italiennes a provoqué un nouvel échange de propos incendiaires entre M.Macron et le leader du Mouvement 5 Etoiles, M. Di Maio. À la fin du mois de mars dernier, le Centre-Gauche étant encore à la tête du Belpaese, une crise similaire s’était produite après l’irruption de la Gendarmerie française dans un local italien de la gare ferroviaire de Bardonecchia sans autorisation préalable, pour obliger un migrant en situation illégale, bloqué sur un train transfrontalier, à effectuer une analyse d’urine. Il ne faut pas non plus oublier la crise faisant suite à la décision française de nationaliser le chantier naval STX Chantiers de l’Atlantique, qui a empêché le groupe Fincantieri de racheter le stock actionnaire majoritaire de la société, remettant ainsi en cause un accord conclu antérieurement entre les deux Pays. Il convient également de mentionner la compétition permanente entre la France et l’Italie dans la gestion des affaires libyennes.

Certes, nous sommes là face à une rivalité historique, mais cette explication est-elle suffisante ?

Les résultats des dernières élections présidentielles françaises et des dernières élections législatives italiennes ont poussé les deux pays à se positionner sur des pôles opposés de la dialectique politique et culturelle. Ce qu’il y a de pire comme commentaires antifrançais a envahi les médias sociaux de mon pays. Emmanuel Macron a été représenté en nouveau Napoléon Bonaparte, et la devise de la République française a été reformulée en : « Liberté, égalité, fraternité, et les migrants vous les gardez ! ». Sans parler des expressions chauvinistes ou lepénistes qui ont inondé les écrans des téléphones portables de mes concitoyens.

C’est bien une confrontation entre l’Europe des principes fondateurs et l’Europe des nationalistes à tout crin, pourrait déclarer un commentateur éclairé. Mais s'agit-il vraiment de cela ?

Après la vague d’arrivées en 2014-2015, due en grande partie au fait que des milliers de Syriens fuyaient leur pays en flammes pour trouver refuge sur les côtes grecques et italiennes, la Commission européenne avait présenté un programme de relocalisation des réfugiés dans les pays membres de l'UE (mai 2015). Le programme prévoyait le transfert et la réinsertion des 160.000 demandeurs d'asile depuis la Grèce, l’Italie et la Hongrie vers les autres États membres, chiffre qui sera ensuite réduit à environ 100.000 après avoir constaté que plusieurs personnes n’avaient pas droit au statut de réfugié. Eh bien, à la date du 12 juin 2018, la France avait absorbé un total de 5.029 personnes, alors que son quota d’après les plans européens était de 12.962[2]. Donc, la France non plus n'a pas respecté le programme et l’esprit de solidarité qui l’inspirait ! Et il n’est pas question pour la France non plus d’invoquer un risque sécuritaire justifiant la clôture de ses ports aux navires de sauvetage car le nombre d’arrivées enregistrées cette année est nettement inférieur à celui des années passées[3].

Venons-en maintenant à la question des Roms. Les propos de la Ligue Nord sont inacceptables, pas question d’en douter, sachant entre autres qu’il n’y a que 170.000 tziganes vivant en Italie dont presque 30.000 résident encore dans des campements[4]. En France vivent entre 300.000 et 500.000 Roms, certes, mais les autorités de l’Hexagone n’ont pas nécessairement fait preuve d’une louable volonté d’intégration, au point que la vague d’évictions et de déportations forcées menées par les autorités à partir de l’année 2010 avait provoqué de sévères condamnations de la part des institutions européennes et internationales[5]. Encore en 2012-2014, les expulsions forcées des camps ont affecté 13.483 personnes, et autour de 40% d’entre eux n’auraient pas, depuis, obtenu de logement convenable. Et ce n’est pas une question de sous. L’UE a mis à disposition un fonds pour les politiques d’intégration, mais souvent les résistances des autorités locales ne permettent pas d’absorber et utiliser adéquatement ces ressources[6].

La solidarité et le respect des minorités ne sont donc pas une vertu exclusive de la France républicaine, et si l’un des deux Pays essaie de se déclarer meilleur sous ce profil, il risque de tomber d'assez haut.

Derrière les gesticulations théâtrales des dernières semaines, dans quelle mesure s’insinue une rivalité historique, nourrie par une méfiance mutuelle ? Il serait trop facile de se limiter à rappeler que les Français son arrogants et les Italiens corrompus, et d’énumérer toutes nos expériences personnelles confirmant ces constats. Le sentiment antifrançais qui demeure dans mon pays est encore d’une certaine manière l’héritage des grands espoirs éveillés par l’arrivée des armées napoléoniennes, et ensuite déçues par une nouvelle forme d’occupation. N’oubliez pas que les enfants italiens étudient encore aujourd’hui à l’école des textes qui transpirent ce sentiment de méfiance ou de désaffection, comme les Ultime lettere di Jacopo Ortis de Ugo Foscolo ou la tragédie Adelchi de Alessandro Manzoni; tandis que Vittorio Alfieri dédia un ouvrage spécifique stigmatisant le peuple français et dénonçant les excès de la Terreur révolutionnaire (Il Misogallo).

Souvent, ce sentiment se retrouve dans les commentaires des guides touristiques. Si vous visitez la Pala d’oro de la basilique Saint Marc à Venise, une petit iconostase en or se trouvant derrière le maître-autel et célébrée pour ces 250 cadres décorés de pierres précieuses, émail cloisonné et feuilles en plâtre dorées, on vous expliquera que lorsque Napoléon visita la basilique, les Vénitiens la tournèrent de 180 degrés, orientant ainsi le dos en bois en direction de la nef centrale. Ne voyant donc pas le devant finement décoré, les Français la déclarèrent de faible valeur et ne la confisquèrent pas. Cette histoire, qu’elle soit véridique ou non, montre bien la manière dont nous avons jusque là survécus aux ambitions de nos puissants voisins, et peut-être aussi à nos propres contradictions ou aux caprices des hommes forts de nos terroirs.

Un écrivain français, tel que Vincent Cespedes, décrit notre manière d’être comme du « magarisme »[7]. Magari! est une expression de la langue italienne qui pourrait être traduite par Si seulement! ou J’aimerais bien! et que le philosophe considère comme la formule qui décrit le mieux ce mélange entre optimisme d’esprit et opportunisme d’action qui ferait le caractère des Italiens et qui leur permettrait en même temps de disposer d’enthousiasme et d'autodérision, les exposant toutefois au cynisme, dans une atmosphère de pseudo-liberté.

M. Cespedes oppose à cela l'« àquoibonisme » des Français, mot tiré de l’interrogation française « À quoi bon ?» par laquelle le compositeur Serge Gainsbourg chantait la démotivation qui frappait les Français après le désenchantement suivant la révolution philosophique du Mai 1968[8]. Le Français serait désormais un désengagé chronique, qui vivrait le choix comme un fardeau, ou l’action comme une complication, en quête des raisons de tout ce qui pourrait lui donner un nouvel élan. Je ne veux pas juger cette description de l’état d’âme des mes cousins transalpins, je ne dispose pas d’éléments suffisants pour le faire. Je prends toutefois pour raisonnablement fiable l’idée du « magarisme », qui nous permettrait à nous les Italiens de surmonter les obstacles sans négliger les petits bonheurs de la vie, comme l’eau d’un ruisseau qui passe à côté des grosses pierres. Les données statistiques, apparemment, le confirment : les Italiens aiment le shopping et gaspillent plus d’argent dans la bouffe et les boissons que les Français, et ceux-ci sont plus connectés et attentifs au monde qui les entoure (ils vont au cinéma, lisent et écoutent la radio ou regardent la télé beaucoup plus que nous, et ils sont mieux éduqués). D’un autre côté, les Français sont moins en forme que nous, ils fument davantage et se laissent tenter par les consommations interdites, sont plus obèses et dépensent davantage dans les soins médicaux et la santé que nous[9].

Notre « magarisme » a toutefois – depuis l'arrivée de Silvio Berlusconi au pouvoir - revêtu un caractère institutionnel, il a débordé dans le monde des médias, de la politique et des affaires, et il a oublié ses racines qui s’inscrivaient dans l’existentiel. Le populisme du nouveau gouvernement italien n’est que la représentation finale d’un drame collectif, là où fiction et réalité se superposent. De l’autre côté, l'« àquoibonisme » français aurait été – qui sait – soigneusement remplacé par l’orgueil républicain retrouvé d’Emmanuel Macron, par la certitude de savoir mieux faire les choses que les autres, de savoir mieux diriger les changements que ses voisins et ses adversaires. Je n’ose pas dire que nous sommes face à deux excès également dangereux, car je suis pour l’Europe, ainsi que pour la liberté, l’égalité et la fraternité, et les hommes de mon gouvernement changent d’avis chaque semaine sur le sujet. Mais, dans cette comédie franco-italienne, j’ose faire appel au dépassement de nos préjugés réciproques dans un but commun : préserver les valeurs de la société libérale et les droits fondamentaux de la personne, car il en va de la survie de l’Europe des prochaines années. Au cours du printemps de 1989, en l’espace d’une semaine, je participai aux deux pèlerinages entre Paris et Chartres organisés par les traditionalistes catholiques qui avaient à leur tête l’évêque dissident Mgr Marcel Lefebvre, d’un côté, et ceux qui avaient accepté l’autorité du Pape Wojtyla en échange du maintien du rite tridentin, de l’autre côté. À l’intérieur de l’église lefèbvrienne de Saint Nicholas des Champs, le Front National exposait ses brochures, et les prêtres défendaient une Europe des nations, en brandissant les mots de « Dieu, la Patrie, la Famille » avec la véhémence d’une expédition de Francs en Terre Sainte. Les propos des autres, toutefois, n’étaient pas moins scandaleux : «Avec Franco, Pétain et Mussolini nous avions déjà fait l’Europe unie, pas ce bordel d’aujourd’hui» m’avait déclaré l’une des organisatrices du pèlerinage lorsque j’eus le privilège de dîner à la table du clergé. Vingt-neuf ans plus tard, nous retrouvons dans le gouvernement italien un disciple de ces mêmes traditionalistes qui refusent les acquis du Conseil de Vatican II : il s’agit du ministre de la Famille et du Handicap, M. Lorenzo Fontana. Nous ne pouvons plus parler de groupes minoritaires, de fragments de cultures vétustes en voie de disparition ; malheureusement, ils sont là, aux portes du Pouvoir.

Arrêtons donc de nous cacher derrière nos préjugés, nos stéréotypes, si nous ne voulons pas revenir à un passé qui évoque, aujourd’hui encore, des horreurs. Car si les défenseurs des valeurs de la société libérale et des droits fondamentaux de la personne des deux côtés de la frontière franco-italienne ne s’accordent pas, s’ils ne règlent pas leurs différends en reconnaissant les ambiguïtés des politiques nationales de leurs pays respectifs, ce seront les autres qui l’emporteront.

À la santé donc du « magarisme » et de l’« àquoibonisme ».


[1] Jean-François Herbecq, « Polémique sur le recensement voulu par Matteo Salvini: qui sont ces Roms, principale minorité en Italie? », RTBF, 19 juin 2018.

[2] Sources : http://europa.eu/rapid/press-release_MEMO-15-5698_en.htm; https://ec.europa.eu/home-affairs/sites/homeaffairs/files/what-we-do/policies/european-agenda-migration/press-material/docs/state_of_play_-_relocation_en.pdf

[3] Source: Agence des Nations unies pour les réfugiés. Arrivées par la mer du 1 janvier au 21 juin 2018 : Grèce – 12.587 ; Italie – 16.040 ; Espagne : 15.012. Les arrivées en Europe par la mer en 2017 furent globalement chiffrées en 172.301, 362.753 en 2016, et 1.015.078 en 2015.

[4] «Cosa sappiamo dei rom in Italia», Il Post, 19 juin 2018.

[5] Voir le cas de la plainte déposée auprès du Comité européen des Droits sociaux (Conseil de l’Europe) par le Centre on Housing Rights and Evictions contre la France, dont les politiques d’éviction ont été déclarées discriminatoires (cas 63/2010). Source : Sandrine Gil, « The State of Roma integration in Europe : A look into human rights violations, rejection and new initiatives », Diplomacy and Diversity Fellowship, Humanity in Action, 2015.

[6] Idem ; « Rights of the Roma in the European Union », Wikipedia, téléchargé le 19 juin 2018..

[7] Voire Vincent Cespedes, «Quelle opinion les Français ont-ils des Italiens», Le Plus Nouvel Obs, 3 septembre 2011.

[8] L’aquoiboniste est une chanson de 1977.

[9] «Italiani e francesi a confronto», Rapport COOP, italiani.coop, 7 mai 2017. Extrapolation tirée sur la base des sources suivantes: Banque mondiale, US Central Intelligence Agency, Nations unies, Eurostat, Zenith The ROI Agency, Unesco, OCDE, Office des Nations unies contre la drogue et le crime, Pew Research.

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