Cliquer pour résister

Tout a vraiment commencé avec le boycott de la baguette de pain. Grands consommateurs de ce produit, les Algériens n’ont pas admis une hausse de son prix par les boulangers. La campagne lancée sur les réseaux sociaux et soutenue par les associations de défense des consommateurs, a réussi à faire annuler cette augmentation. Cette première victoire a appris aux internautes que la mobilisation citoyenne pouvait faire plier la spéculation sur les produits de base avec juste un clic sur leur clavier. Et les clics ont été très nombreux, un million selon les gestionnaires de la page Facebook « khaliha tassdi » (laisse la rouiller!) pour le boycott des voitures neuves. Ces véhicules montés en Algérie devaient être moins chers et donc plus accessibles au plus grand nombre. Le marché en a décidé autrement, l’écart entre les prix affichés et ceux annoncés par le gouvernement a fait bondir les consommateurs. Le #khaliha tassdi n’a pas permis aux plus modestes d’acheter une voiture mais il a suffisamment inquiété les concessionnaires qui ont consenti quelques réductions.

 

De « khaliha tassdi » à « khelih ye’oum », des campagnes de résistance citoyenne enflamment le web

Des « like » sur les pages Facebook dédiées au boycott ne pourraient affronter une inflation galopante et un marché spéculatif vorace mais ils offrent un espace d’expression à la résistance citoyenne. La dernière campagne de boycott du «poisson du pauvre », la sardine, sous le slogan « khelih ye’oum» (laisse le nager!) parait plus légère mais n’en révèle pas moins les profonds dysfonctionnements d’une économie de rente otage de la spéculation et de la médiocrité de ses performances. La sardine a toujours été le poisson du pauvre parce son prix est resté abordable alors que les autres espèces sont depuis longtemps réservées aux forts pouvoirs d’achat. Dans les commentaires chacun se souvient des poissonniers ambulants qui sillonnaient les quartiers populaires pour vendre la sardine. Dans certains villages des montagnes kabyles ou ceux des Hauts Plateaux le poisson était synonyme de sardine. Et voilà qu’elle s’affiche en ce moment à 800 DA (le SMIG étant à 18000 DA)!

Faiza se souvient de ce temps où la sardine était donnée par les pêcheurs dans le port de Cherchell «nous avons été nourris mes frères, soeurs et moi avec la sardine. Nous étions très pauvres au début des années soixante. Mon grand frère allait avec d’autres enfants tous les matins très tôt au port pour prendre les sardines que leur donnaient les pêcheurs ». Aucune explication sur l’opacité de la pêche en Algérie ne pourrait convaincre Faiza et d’autres consommateurs que la Méditerranée soit devenue si chiche en poissons avec leur pays alors qu’elle est si généreuse avec leurs voisins.

 

Cet acte inacceptable de pêcheurs rejetant de grandes quantités de sardines à la mer pour maintenir des prix élevés a enflammé le Net. Les internautes dans leurs commentaires pointent tous la cupidité des commerçants mais critiquent surtout un gouvernement incapable de réguler le marché et d’imposer des limites à la spéculation. Petite consolation tout de même les autorités portuaires ont sanctionné le patron du chalutier auteur de « cet acte irresponsable.» La décision d’interdire l’importation d’un nombre de produits y compris des intrants pour la production a compliqué la situation de la distribution. La production nationale étant marginale les Algériens se sont habitués depuis les années 1980 à ne consommer que des biens d’importation.

Des produits de luxe aux fromages et biscuits, l’argent du pétrole remplissait les supermarchés. A l’annonce de ces restrictions à l’importation l’année dernière, des situations ubuesques ont révélé l’ampleur de cette dépendance. Il y’eut grand émoi quelques mois auparavant à la menace de disparition de la pâte à tartiner de marque Nutella. Sabri rencontré dans cette petite crêperie à l’est d’Alger nous avait recommandé une crêpe au Nutella parce que « bientôt il n’y aura plus ; je sais pas comment je vais faire parce que c’est ce que me demandent tous les clients! ». Puis il y eut le spectre de la disparition de la banane des étals. Il faut savoir pour comprendre ce « traumatisme » que beaucoup d’Algériens nés dans les années 1970 n’avaient jamais vu une banane de leur vie avant les premières importations début années 1980. Des centaines d’anecdotes circulent sur cette période post-socialisme et son lot de pénuries. Il n’empêche que tout le monde peut comprendre qu’un produit importé vienne à manquer mais pas la sardine! Pas l’amie du zawali (le pauvre)!

Les réseaux sociaux sont désormais le réceptacle de l’humour algérien sur les petites et grandes misères et sur la révolte permanente des citoyens. Les clics ne réussissent pas toujours à impacter « les requins » qui contrôlent le marché mais ils peuvent alerter et jeter des passerelles entre les résistances. Et c’est justement ce que le gouvernement ne veut pas. Le boycott de l’inoffensive sardine peut faire sourire mais pas celui du service militaire obligatoire pour les jeunes algériens. Le bloqger AmirDZ se déclare « insoumis » et s’attaque à cette institution en appelant les jeunes à refuser de s’y plier. Il va plus loin en demandant aux gouvernants d’y envoyer leurs enfants d’abord.

Amir DZ risque de sérieux ennuis avec cet appel qui tombe au moment de la grande mise en scène pour le renouvellement du mandat, le cinquième, d’un président de la République

impotent. Quels slogans vont lancer les internautes algériens si créatifs pour dénoncer la mascarade électorale qui s’annonce?


 

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