«Les Palestiniens n’ont pas oublié, ils n’ont pas disparu»

Des garçons palestiniens agitent le drapeau national. (AP Photo / Hatem Moussa, File)

 

Avec le remplacement de la Palestine par Israël et l’expulsion de la plupart de la population arabe en 1948, il semblait que le rêve sioniste était devenu réalité. Un état juif était né et il n’y avait pas d’état palestinien en compétition ; le nettoyage ethnique avait produit une transformation démographique massive et on pouvait s’approprier la terre de tous ces Arabes « absents ». Les sionistes espéraient et s’attendaient à ce que les réfugiés dispariassent tout simplement, et que la mémoire que cela avait été un pays à majorité arabe pendant plus d’un millénaire pourrait être effacée. Comme Golda Meir l’avait dit : « Il n’y avait pas de Palestiniens … ils n’existaient pas. » L’idéal du colonisateur semblait s’être réalisé : les autochtones étaient partis, il y avait plein d’espace, leurs belles maisons de pierre pourraient être adaptées et quant à leur « khummus », on pourrait lui donner une nouvelle étiquette et le prononcer de travers.

A long terme, cependant, les choses semblent bien différentes. Dans cette perspective, il est clair que malgré tout le pouvoir de l’armée israélienne et ses services de sécurité meurtriers, le dynamisme de l’économie israélienne et la puissance agressive du nationalisme israélien, il s’agit de bien de façons d’un project colonial raté. Ainsi que l’a écrit l’historien Patrick Wolfe : « Les colonies de peuplement reposaient (reposent) sur l’élimination des sociétés autochtones … Les colons sont venus pour rester : l’invasion est une structure, pas un événement » (C’est nous qui soulignons). En Palestine, cependant, la société autochtone n’a pas été éliminée. La Palestine n’est pas « juive comme l’Angleterre est anglaise », ainsi que Chaim Weizmann avait jadis exprimé franchement les objectifs sionistes.

Aujourd’hui au contraire, la population du pays entier, de la rivière à la mer, est au moins à moitié palestinienne et la proportion est croissante. Les autochtones sont toujours là, unifiés par des décennies d’occupation et de colonisation depuis 1967 et ils sont agités. Ces Palestiniens qui se sont arrangés pour rester dans la Palestine historique — malgré les efforts incessants pour les en déposséder — continuent à résister à l’effacement. Hors de Palestine, un nombre égal d’entre eux restent profondément attachés à leur pays natal et au droit au retour. Les Palestiniens n’ont pas oublié, ils n’ont pas disparu, et la mémoire de la Palestine et de son démembrement n’a pas été effacée. De fait, des publics internationaux de plus en plus grands sont de plus en plus conscients de ces réalités.

Néanmoins la situation en Palestine aujourd’hui semble sombre. Le mouvement national palestinien est dans un stade avancé de dilapidation, sans stratégie, et le peuple palestinien est physiquement fragmenté. L’occupation et son maléfique rejeton par alliance, la colonisation jamais arrêtée de la Palestine, avancent allègrement. Depuis des décennies maintenant, les bulldozers n’ont pas cessé un instant de travailler. Des Palestiniens sans armes sont abattus impunément, des milliers sont blessés et des dizaines tués à Gaza juste au cours des dernières semaines. Entre temps la connexion vitale d’Israël avec ses soutiens de longue date dans la métropole américaine est plus forte qu’elle ne l’a jamais été, à l’ère de Trump et de Bibi.

Cependant, deux nouveaux phénomènes ont des implications de mauvaise augure pour le projet de colonisation sioniste et pour le mouvement du Grand Israël qui domine le pays. Le premier s’est développé parmi les Palestiniens qui comprennent la futilité de l’approche des deux branches de leur mouvement national, à Ramallah et à Gaza. A la place d’une diplomatie futile et d’une vaine résistance armée (facilement exploitée), des mouvements populaires non violents se renforcent. Ils vont du mouvement pour le boycott, le désinvestissement et les sanctions (BDS) à la sorte de manifestations que nous avons vues à Gaza dans les dernières semaines. En dépit de ce qu’on nous dit dans les médias, les Palestiniens ont longtemps employé des tactiques non violentes dans leur quête pour la libération. Comme la résistance de la grève générale de 1936, formée au niveau local à partir de zéro et largement non violente, et la première intifada, de 1987 au début des années 90, ceci implique une gamme féconde et inventive d’efforts. Une telle approche terrifie le système de sécurité israélien qui repose sur le fait de diaboliser toute résistance palestinienne à la domination absolue israélienne comme « terrorisme » et ensuite de l’écraser. Comme le Major-Général en retraite Amos Gilad l’a dit de la réponse d’Israël à la nonviolence palestinienne : « Nous ne faisons pas très bien Gandhi ».

L’autre développement nouveau a lieu aux Etats-Unis. La contestation croissante du consensus d’idiotie sur la Palestine qui contrôle la plus grande partie de la classe politique et médiatique américaine est un phénomène remarquable. La contestation inclut des universités et des collèges, le plus récent étant Barnard, où une résolution soutenant le désinvestissement des compagnies qui bénéficient de l’oppression de la Palestine a été votée massivement. Elle inclut le Mouvement pour les Vies noires, dont la plateforme comprend un rejet clair des pratiques d’apartheid israéliennes et des tactiques et idéologies imbriquées des Etats policiers israélien et américain. Elle inclut aussi la parti démocrate, où le fossé entre une base de plus en plus éclairée et une direction encore intoxiquée à la limonade empoisonnée de la promotion d’Israël se creuse de plus en plus rapidement. De façon encore plus frappante, elle affecte la communauté américaine juive, où il y a un dégoût croissant devant la tendance de plus en plus intolérante, antilibérale, fondamentaliste, raciste, de la politique et de la société israéliennes.

Rien de tout cela ne signifie que nous sommes sur le point de connaître une paix juste en Palestine, qui permettrait aux deux peuples de vivre en égaux sur le même territoire. Cependant, après sept décennies de tentatives pour remplacer un peuple par un autre, le sionisme est confronté à l’insoutenabilité de ce projet au 21e siècle. Edward Said a écrit que, dès le départ, le sionisme « a gagné la bataille politique pour la Palestine dans le monde international où étaient en jeu les idées, les représentations, la rhétorique, et les images ». C’est la perte de cette bataille aujourd’hui qui est une cause d’optimisme pour ceux qui cherchent la paix et la justice pour les Palestiniens et les Israéliens.


Source : The Nation
Traduction : CG pour L’Agence Média Palestine

Rashid Khalidi est Professeur d’Etudes arabes à Columbia University, et l’auteur du récent ouvrage Brokers of Deceit: How the U.S. Has Undermined Peace in the Middle East.

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