« Wesh derna ? » : portraits d’une jeunesse algérienne engagée

Wesh Derna ? comprendre « Qu’est-ce qu’on fait ? » dans le parler algérois, est une série documentaire qui montre la jeunesse algérienne sous un angle différent. « Montrer cette jeunesse qui fait le pari de porter un regard positif sur son pays, une jeunesse qu’on ne voit pas beaucoup dans les médias » confie Riadh Touat, l’auteur du projet. En effet, c’est souvent une image négative des jeunes véhiculée dans les médias en Algérie mais aussi à l’étranger.

Mais pas seulement. Dans un monde arabe en pleine ébullition depuis 2011, l’Algérie est souvent identifiée comme un pays qui n’avance pas, politiquement paralysée par un pouvoir qui ne se renouvelle pas. Pourtant, à écouter les Algériens de plus près, ces derniers ont accompli leur révolution il y a plus de trois décennies déjà. Le peuple est alors massivement sorti dans la rue pour exiger des droits. C’était dans les années 1980. S’en est suivi une ouverture politique sans précédent dans le pays. Les citoyens ont gagné des droits civiles et politiques, à travers notamment des élections libres. Les médias, qui se sont multipliés à cette époque-là, ont gagné une liberté d’expression certaine, dans une période d’effervescence démocratique inédite.

Face à une menace islamiste dont on ne mesurait pas encore l’impact, le processus d’ouverture politique est brutalement suspendu, notamment suite à l’assassinat en direct du président de la république, Mohamed Boudiaf en 1992. En résultent alors une dizaine d’années de guerre civile, de massacres à huit clos, qui vont faire plus de 200 000 mille morts et des milliers de disparus.

Depuis, une autre génération est apparue, de plus en plus connectée au monde extérieur mais aussi à l’intérieur même du pays, à l’instar de Facebook, devenu numéro un en Algérie et premier pays africain en termes d’utilisation en pourcentage de la population.

Dans une société algérienne longtemps repliée sur elle-même, méfiante vis-à-vis de l’autre du fait d’une menace diffuse issue d’un passé sanglant, Riadh Touat ambitionne de « parler avec le monde, communiquer avec le monde mais aussi avec ses concitoyens.» Il se fixe un double objectif : « Montrer une image différente de l’Algérie à l’international et surtout faire prendre conscience à la jeunesse algérienne de ses capacités, de ses compétences et de ses qualités.»

Jeune trentenaire habitant Alger, Riad Touat se décrit comme « pharmacien de formation qui fait un peu de réalisation à ses heures perdues ». Touche-à-tout, il se lance, à l’été 2016, dans la réalisation d’une série de portraits de jeunes algériens, issus de milieux différents, tous engagés et « qui font face à une Algérie qui évolue ».

A travers des entretiens croisés, essentiellement de trentenaires qui ont grandi dans l’Algérie des années 90 et qui ont « la particularité d’être profondément attachés à la culture et à l’identité algérienne.» Des personnes aussi qui sont actives dans la société. «Actives et positives et qui font des choses malgré les contraintes et les difficultés.» Pour Riadh Touat, il est essentiel de leur donner la parole : « qu’elles servent d’exemple à d’autres jeunes qui peut-être n’osent pas faire certaines choses tout simplement ».

Equipé simplement d’une caméra et d’un micro, le jeune réalisateur dresse le portrait d’un artisan, d’une pharmacienne, d’entrepreneurs et d’artistes qui s’expriment longuement et dépeignent la société algérienne à travers leur regard. Des entretiens qui suscitent souvent l’adhésion parmi des internautes algériens, de plus en plus nombreux à le suivre.

Avec un visage frais et souriant, Najib, originaire de Gouraya raconte comment il a décidé, à 23 ans seulement, de créer une agence de voyage à Tipaza et vise le développement du tourisme local et la valorisation du patrimoine et de l’art. Un entretien visionné plus de 25000 fois en quelques jours.

 

Portrait Najib :

Etudiante en architecture, Manel est une jeune artiste qui fabrique des objets d’art et de décoration à partir de matériaux de récupération. Engagée, Manel contribue à diffuser la culture de la récupération et de la réutilisation des objets usagés afin de leur donner une seconde vie. A travers des ateliers, « 5 art », de nouveaux objets sont fabriqués : des pots de crèmes desserts, des bouchons et un peu de peinture deviennent un avion ou d’autres jouets qui sont ensuite distribués aux enfants hospitalisés.

 

Portrait de Manel :

 

« Blastek machi fi l’Algérie »

Si certains sont optimistes quant à l’avenir du pays et de ses perspectives d’évolution, nombreux sont ceux qui n’y croient plus. On se souvient des images récentes d’impressionnantes files d’étudiants, massés par centaines devant l’entrée de l’Institut français d’Alger. Tous venus pour effectuer une inscription en vue d’obtenir un certificat de langue, élément nécessaire pour l’obtention d’un visa. Parallèlement, les jeunes qui ont des compétences sont incités à partir, comme s’il ne leur était pas possible d’évoluer dans ce pays, quitte à gâcher sa croissance. « Blastek machi fi l’Algérie » (comprendre « ta place n’est pas en Algérie ») raconte Manel durant son entretien. C’est ce qu’on recommande aux jeunes Algériens qui ont la volonté de réussir. Le fatalisme prend tout l’espace et intime aux jeunes à potentiels que leur place n’est pas dans leur terre natale. Ainsi l’Algérie ne serait pas suffisamment « digne » de voir ses jeunes investir dans le pays.

Une image négative qui a la peau dure et contre laquelle le projet « Wesh derna ? » tente d’apporter un contrepoids positif. « Il y a un parti pris dans ce projet, celui de montrer les initiatives positives car les gens et les médias se focalisent sur ce qui ne va pas, décrit Riadh Touat. Les initiatives sont très dispersées et noyées ». Les entretiens qu’il réalisent mettent en valeur les « énergies positives », des parcours de jeunes en action. « Ne pas seulement être dans le constat, aller plutôt vers les solutions » explique-t-il.

Depuis plus d’un an, de nombreux portraits ont été mis en ligne. Des retours souvent positifs dans l’ensemble note Riadh Touat : « Il y a des personnes qui se sentaient isolées, qui commençaient à perdre espoir ou qui avaient perdu espoir. En voyant ce genre d’images, ils commencent à y croire à nouveau. Mais parallèlement, il y a des personnes qui sont plutôt pessimistes, qui ont peut-être l’impression qu’on se voile la face, qu’on essaie de montrer une Algérie idyllique. Or, dans Wesh Derna?, il ne s’agit pas de dresser un portrait idyllique de l’Algérie, il s’agit de rendre hommage à toutes ces initiatives positives qui méritent d’être visibles.» conclue Riadh.

Des questionnements qui contribuent à un débat, nécessaire dans cette Algérie en pleine renaissance et qui se cherche encore.

Découvrez ici Wesh Derna ?

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