MUZZIKA ! Mars 2018

Ce mois-ci : Tunisie : la naissance du formidable duo vocal Yüma ; Espagne-France : le flamenco vocal de Paloma Pradal ; Palestine : le chant de douleur de Kamylia Jubran et Sarah Murcia ; Abu-Dhabi/Liban : la timide percée du jazz avec Tarek Yamani ; Bretagne-Orient : la joyeuse fanfare ‘Ndiaz. A vos platines !


 

Le coup de coeur de babelmed :

YUMA, Poussière d’étoiles (Innacor/L’Autre Distribution)

Conséquence des Révolutions arabes de ces dernières années : une éclosion musicale - une explosion pourrions-nous dire aussi ! - et notamment en Tunisie, d’où nous vient ce duo, « Yuma ». Preuve que lorsque l’on bâillonne la liberté, l’on bâillonne aussi l’expression artistique. Et inversement. D’où une floraison d’artistes, dans les genres les plus divers, sur toute la rive Sud de la Méditerranée. Car dans les pays voisins - Maroc & Algérie - les gouvernements font des efforts énormes, le premier depuis des années, le second plus récemment, pour encourager et promouvoir les musiques d’aujourd’hui, meilleur rempart, les gouvernants l’ont bien compris, contre les idéologies radicales qui prônent austérité et rigueur et qui sont tristes à mourir, au sens le plus littéral du terme… !

Chapeau donc pour ce qui pourra être considéré dans l’Histoire comme le premier groupe folk arabe, ou les premiers « songwriters » - car l’influence anglo-saxonne, de ces balades douces que l’on chantonne à la guitare, est évidente ici, sans mimétisme aucun, à cause même de la langue arabe (tunisienne ici), aux sonorités et à la musicalité propres…

Sabrine Jenhani (chant) et Ramy Zolghami (chant et guitare) forment un duo parfait, et leur premier album, « Chura », sorti en 2016 en Tunisie, les avait révélés dans leur pays - ils comptent 84.000 fans sur leur page Facebook ! L’album « Poussière d’étoiles », déjà repéré par quelques festivals et pays où le groupe est programmé, devrait les porter loin… jusqu’aux étoiles ?…

www.innacor.com

https://www.facebook.com/Yumatheduo/


PALOMA, Rabia (Le Triton)

PALOMA PRADAL & JEAN-MARC PADOVANI, Canciones (Homerecords).

Nous recevons coup sur coup deux disques de Paloma Pradal, que nous connaissions pour l’avoir entendue chanter, dans l’album « Herencia » (Héritage), en trio aux côtés de son frère Rafael Pradal (pianiste) et de son père Vicente (chant). Dans « Canciones », Paloma et le saxophoniste Jean-Marc Padovani redonnent vie au catalogue des anciennes chansons espagnoles qu’avait recueillies en son temps le poète Federico Garcia Lorca. L’on sait qu’il s’intéressait avec passion à la musique, et au flamenco en particulier, et nos deux artistes nous rappelle qu’il disait de lui : « Yo, ante todo, soy musico » (Moi, avant tout, je suis musicien).

Voici donc, portés par le chant éminemment « flamenco » de Paloma Pradal, ces chants anciens. Elle s’accompagne ici du saxophone langoureux de Jean-Marc Padovani, mais elle invite aussi des musiciens amis, violonistes classiques, violoncelliste et alto de l’Ensemble Musique et Vous, contrebasse et percussions aussi, et chacun, comme dans une « auberge espagnole » musicale, vient apporter sa voix et son langage.

Mais nous découvrons Paloma au sommet de son art dans l’album « Rabia » (Rage), son premier album solo. Là, sa voix s’épanouit pleinement, intensément expressive, rauque et âpre, qui nous évoque immédiatement la grande chanteuse flamenca Buika, ou au masculin le grand Diego El Cigala - ce n’est pas peu dire ! Dans cet album Paloma se fait plaisir, en s’appropriant des chansons qu’elle aime - « Ne me quitte pas » de Brel (No me dejes - traduction Vicente Pradal) ou encore la célèbre « La Paloma » du non moins célèbre musicien cubain des années 40 Eduardo Lecuona, mais aussi en nous offrant ses propres compositions (« Rabia ») ou ces chansons populaires espagnoles qu’elle affectionne (« Nana de Sevilla »).

Avec cet album, Paloma (qui a laissé tomber son nom de famille pour mieux s’affirmer) s’affirme comme une authentique chanteuse de flamenco, qui porte le « Cante Jondo », ce chant de profondeur, de douleur et de mélancolie, ancré dans le coeur. Et qui porte aussi la joie et le sens de la fête des hispaniques, et qui aime tout autant nous faire danser sur des airs cubains célèbres, comme « El Mansiero » (Mani, mani, si te quieres por el pico divertir…).

Voici « Ne me quitte pas », par Paloma :

https://www.facebook.com/Paloma-Pradal-Officiel-1412912425632619/


KAMILYA JUBRAN & SARAH MURCIA, Habka (Abalone)

Nous retrouvons la chanteuse palestinienne Kamilya Jubran, aux côtés de la contrebassiste Sarah Murcia, et accompagnées aussi d’un trio à cordes composé d’un violoncelle, d’un violon et d’un alto, dans un genre auquel reste attaché le public arabe : celui de la poésie chantée. Sur des poèmes de Salman Masalha, de Hassan Najmi et de Paul Chaoui, Kamylia laisse s’exprimer sa mélancolie et sa douleur. Et à l’entendre, il nous semble entendre toute la douleur du peuple palestinien, comme si, bien qu’installée en Europe à présent, l’artiste continuait à vivre de l’intérieur la tragédie qui le frappe. Comme si son rôle à elle, artiste, était précisément d’exprimer, non pas en actes de violence ou en discours politiques, toute la douleur de son peuple, dont elle est ainsi, en quelque sorte, le porte-parole. Nous le savons, et elle aussi : les armes des artistes peuvent être plus puissantes que celles des militaires. Un jour peut-être, l’espoir…?

 


TAREK YAMANI, Peninsular (Ginger Sounds)

La péninsule arabique bouge, et l’un des signes en est ce disque qui vient d’arriver dans notre boîte aux lettres : depuis quelque 15 années que nous chroniquons des musiques du monde, et du monde arabe en particulier pour vous lecteurs de babelmed.net , c’est la première fois que nous parvient, de ces pays du Golfe, un disque…. de jazz ! Et dont certaines compositions frôlent même… le free jazz !

Bref, on l’aura compris : un vent de liberté souffle dans la péninsule arabique aussi. Car rien de plus éloigné du chant coranique… que le free jazz, symbole même de la liberté musicale en Occident, c’est-à-dire symbole de la liberté tout court pour un musicien ! (Mais attention : la liberté sans règles, cela peut-être catastrophique et très mauvais, autrement dit, en musique : cacophonique et totalement inaudible - d’où cette règle : la liberté oui, mais accompagnée de maturité, de maîtrise et de savoir-faire).

Le pianiste libanais Tarek Yamani a encore bien du chemin à parcourir, tout comme les percussionnistes qui l’accompagnent : les compositions sont encore faibles, même si ici ou là notre pianiste a de belles envolées d’improvisation. Mais ne faisons pas la moue : l’important est que ce genre de disques commence à exister, que ce genre de productions discographiques commence à émerger, dans les pays du Golfe AUSSI ! Nous saluons donc ce disque, et souhaitons à nos artistes de poursuivre ce chemin d’apprentissage, dans l’univers du jazz.

www.abudhabifestival.ae


‘NDIAZ, Son’Rod (Paker Prod)

Ibrahim Malouf fait école : il a fait sonner la trompette pour la première fois d’un son inédit, tout oriental, de la même manière que Django Reinhardt fut le premier à faire sonner la guitare dans un style « manouche » et que Richard Galliano fut pionnier pour sortir l’accordéon du registre « musette » et l’emmener sur le terrain du jazz et d’autres musiques.

La trompette de Youn Kam, dès les premières notes du disque, nous a donc immédiatement évoqué celle du trompettiste libanais - et l’artiste avoue qu’il « orientalise sa trompette aux parfums de Liban et de Turquie ». Et nous sommes ravie qu’un groupe breton - et qui s’affirme comme tel, par le titre de son album (‘ndiaz signifie « base » ou « fondement » en breton), comme par celui de la plupart des compositions - nous sommes donc ravie que la « trompette libanaise » fasse désormais partie intégrante des « musiques du monde en France » ou des « musiques en France » tout simplement ! (nous sommes libanaise, vous l’aurez compris !

:) ).

Amateurs de fanfares joyeuses et de musiques pour faire danser les foules des nuits entières, N’diaz est pour vous ! Nos artistes bretons aiment plus que tout animer des festnoz et des festivals, et faire danser jusqu’à épuisement ! Vous l’aurez compris : ceci n’est pas un disque d’ambiance pour dîners intimes, mais une invitation à déambuler dans les rues et faire le carnaval !

https://www.facebook.com/ndiazmuzikbzh/

www.ndiaz.bzh - www.pakerprod.bzh - www.lusinerie.com

 


n.khouri AT orange.fr

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