MUZZIKA ! Janvier 2018

Un retour aux racines marque la production discographique de nos artistes des pays méditerranéens depuis quelques années, et n otamment Tunisie, Italie et France pour cette livraison de Janvier 2018. Deux révélations : les Tunisiens Zied Zouari avec son violon inspiré, et Sabry Mosbah qui redonne sa fierté aux peuples et musiques du Sud tunisien. Traditions d’Italie, avec Vinicio Capossela et le groupe Canzoniere Grecanico Salentino. Traditions de France : l’accordéon-roi des musiques populaires d’autrefois avec Le Beau Milo, et le duo Venitucci/Cisaruk dans un accordéon d’aujourd’hui. Des artistes qui ont chacun leur langage propre et leur créativité, mais qui partagent tous ce même besoin d’enracinement… Bonne Année à tous !


Le coup de coeur de babelmed

ZIED ZOUARI, Maqâm Roads - PIAS/Accords Croisés

La Tunisie est en train d’émerger depuis quelques années comme le foyer de musiciens parmi les plus remarquables du monde arabo-musulman : Tunsie/Liban/Turquie seraient ainsi, à cause de leur identité historiquement profondément multi-culturelle, qui favorise l’effervescence musicale comme on sait,les 3 pays qui brillent aujourd’hui par leurs talents exceptionnels.

Pour la Tunisie, Anouar Brahem avait montré la voie, il y plus de vingt ans de cela. Désormais, dans son sillage, toute une jeune génération d’artistes, formés dans les excellents conservatoires d’un pays où le peuple entier est épris de musique, toutes classes confondues, sont en train d’inventer, à l’instar de leur célèbre aîné, un langage musical neuf.

Et ce langage neuf est construit sur une maîtrise instrumentale parfaite, mais surtout, à l’image de ce pays situé au coeur de la Méditerranée et de toutes les routes commerciales anciennes du Nord au Sud comme de l’Est à l’Ouest, carrefour donc de toutes les cultures depuis les Empires romain et ottoman, il est construit sur une culture générale musicale très riche, puisant aussi bien aux sources traditionnelles arabes qu’à l’Europe, à la Turquie, et à l’Inde, qui ne l’oublions pas était assidûment fréquentée autrefois par les marchands arabes de soieries, d’étoffes et d’épices, et a ainsi profondément influencé la musique arabe…

Voici donc Zied Zouari, un nom avec lequel il faudra compter désormais, jeune violoniste formé au Conservatoire de Sfax, ville côtière importante du pays, au riche passé historique de port de commerce. Dans la famille de jeunes musiciens tunisiens remarquables, nous avions déjà, violoniste également à bel instrument qu’est la viole d’amour, Jasser Haj Youssef, qui trace désormais une belle route.

Zied Zouari est accompagné ici du bassiste et chanteur turc Abdurrahman Tarikci, qui nous chante de bien belles complaintes avec sa voix grave (voir « Flowers ») ; ainsi que du batteur-percussionniste arménien et français Julien Tekeyan.

L’Egypte - où les violons sont rois, toute la musique populaire égyptienne du XX° reposant sur des orchestres dominés par ces instruments - mais aussi la Turquie, l’Inde, et même l’Afrique saharienne - car la Tunisie était jadis le débouché des routes commerciales trans-sahariennes - sont ici présentes. Ainsi lorsque Zied Zouari joue de son violon en pizzicato (avec les doigts et non l’archet), imitant le son d’une kora (dans « No bow no cry »). L’islam est présent également, cet islam populaire des rites magico-religieux de la « hadra », fortement imprégnés des rythmes et rites des Noirs d’Afrique installés autrefois dans le Sud du pays, chants où le nom d’Allah est répété à l’envi, sur un accompagnement de ces castagnettes de métal que sont les « karkabous ».

Un immense bravo à ce talentueux artiste, qui n’est, c’est évident, qu’au début d’une belle et féconde carrière…

www.zouarizied.com - www.accords-croises.com

 


SABRY MOSBAH, Mes racines/Assyali - PIAS/Accords Croisés

Les populations noires de Tunisie, essentiellement présentes dans le Sud du pays, et venues du temps des anciens commerces trans-sahariens, sont restées longtemps marginalisées, socialement et culturellement - héritage sans doute de l’ancienne condition faite aux esclaves, les Arabes ayant longtemps nourri un racisme anti-noir qui ne se cachait pas, alors même qu’une grande partie de la population de ces pays pouvait être fortement métissée…

Avec l’affirmation des cultures populaires un peu partout dans le monde, les traditions musicales de cette population sont en train de s’affirmer. Sabry Mosbah, avec un titre-étendard - « Mes racines » (Assyaly veut plutôt dire « mes authenticités » en arabe) poursuit ce travail de valorisation d’un patrimoine musical qui jusque-là faisait très peu l’objet de disques.

Au Maroc pourtant, pays cousin, la musique gnawa, héritage venu d’Afrique noire également, est depuis longtemps à l’honneur, tant dans le pays qu’à l’international. Place donc aujourd’hui à la découverte des musiques « stambeli », qui est le nom de ces traditions musicales africano-tunisiennes.

Mais l’album va bien au-delà d’un hommage à ce seul style musical, et l’on y trouvera des styles musicaux très divers, depuis le rock énergique qui ouvre l’album, directement inspiré des groupes de rock occidentaux qui ont nourri la jeunesse de Sabry Mosbah, que de fort jolies balades, chantées d’une voix douce accompagnée au ‘oud, et qui nous évoquent immédiatement, par la proximité des univers, l’égyptien Mohammed Mounir.

Car en Egypte, Mohammed Mounir, issu lui aussi du Sud du pays, et qui a, comme Sabry Mosbah, la peau cuivrée des populations métissées, est devenu une star en valorisant les mélodies et rythmes du « Saïd », nom que les Egyptiens donnent à la Haute-Egypte, et la parenté entre les deux artistes est troublante, nous parlant également de routes trans-sahariennes est-ouest fort anciennes…

Parions que Sabry Mosbah connaîtra dans son pays - et au-delà - le même succès que la star égyptienne, et pour les mêmes raisons : des musiques authentiques, qui sortent enfin de l’ombre…

 


VINICIO CAPOSSELA, Canzoni della cupa - PIAS/Accords Croisés

Racines toujours, avec ce dernier album de l’Italien Vinicio Capossela, composé de deux disques : dans le premier, « Poussière », l’auteur-compositeur-interprète est parti retrouver, dans les villages de ses parents, les chansons traditionnelles « que tout le monde connaît et chante d’une seule voix », comme il l’explique. Il nous offre ici un disque où ses propres compositions côtoient donc des chansons, des mélodies et des rythmes sans âge, comme « Dagarola del Carpato » qui sonne comme une ronde pour une danse villageoise… Ces chansons, nous dit l’artiste, « nous racontent qu’elles appartiennent à un monde plus vieux que nous, ce monde où l’histoire change de visage et de dimension, mais qui, en même temps, résiste et nous rappelle que nous sommes, tout simplement, des hommes sur une terre nue ».

Dans le deuxième disque, l’artiste est parti sur les routes de l’Ouest américain (sur la pochette il ressemble à un cow-boy au grand chapeau, marchant à pied dans le désert, sa guitare à la main..). On y retrouve le rythme du cheval au trot et de la musique folk américaine, basée sur ce rythme-animal là. On y retrouve aussi parfois des cris de chants tribaux des Indiens d’Amérique, ou encore la guitare électrique de l’Amérique du XX° siècle, et même des cris de chouettes dans la nuit
Et toujours, toujours, la voix feutrée et les très belles balades d’un songwriter-poète qui sait nous faire rêver…

http://www.viniciocapossela.it

 


CANZONIERE GRECANICO SALENTINO, Canzoniere - Ponderosa Music Records

Si l’on pouvait retrouver la bande-son de certains moments du quotidien du XIX° siècle, comme l’on retrouve parfois, dans une vieille malle perdue dans un grenier, des photos sépia de cette époque-là, cela donnerait peut-être quelques-unes des chansons que font renaître ici le groupe du Canzoniere Grecanico Salentino. Ainsi nous imaginons très bien la chanson « Tienime » qu’ils nous chantent ici, chantée par une femme berçant son bébé dans une chaumière, ou encore chantée par un groupe de paysans s’en allant à pied vendre poules et légumes au marché du village…

Magie du monde moderne, où une large gamme d’artistes restent profondément attachés à leurs racines musicales traditionnelles. En France, cette catégorie d’artistes restent encore obstinément cantonnés pour les critiques et les médias au registre « trad » ou « régional », tel les Tri Yann ; mais lorsqu’une Nolwenn Leroy, star grand public de la télévision, sort un disque de chansons bretonnes, ça cartonne…

Nous, nous aimons beaucoup les chansons douces que nous chantent le groupe du Canzoniere Grecanico Salentino, les chansons à danser aussi, qu’accompagne un énergique accordéon pour une folle tarentelle, bref tout un répertoire qui nous parle de villages, de campagnes, et d'une époque où l’on chantait collectivement…
Dans le livret, le groupe pose ainsi comme une grande famille villageoise, à côté de cageots de tomates, de bouteilles de butagaz, et d’un patriarche tenant sa canne et que l’on imagine chef de clan, et le clip de l’une de leurs chansons nous montre des images de paysans récoltant des olives…
Racines, racines… Plus le monde va vite, mondialisation, internet, instagram et tutti quanti, et plus nous avons besoin, où que nous vivions, de nos racines, racines, racines…

http://www.canzonieregrecanicosalentino.net

 


LE BAL MUSETTE DU BEAU MILO, Java Typique - Autoproduction/Le Beau Milo

Racines toujours, avec ce renouveau de l’accordéon auquel on assiste en France depuis quelques années. L’accordéon, musique-reine de la première moitié du XX° siècle, qui animait tous les bals populaires et toutes les fêtes de village, avant la généralisation de l’électricité et du disque qui allaient peu à peu remplacer la musique vivante dans tous les villages et les villes, des bars de quartier et aux chics restaurants et dancings parisiens…

Voici donc, venu de Villeneuve d’Ascq, dans ce Nord de la France où l’accordéon demeure une tradition solidement enracinée (c’est tout près de la Belgique, pays où l’accordéon garde une forte tradition également ! - voir la production discographique du label belge Homerecords par exemple), voici donc l’album d’un groupe, Le Beau Milo, qui cultive le goût du rétro si l’on en juge d’après leurs costumes (casquettes, marinières et robes années 40) et qui reprend les mélodies et chansons à succès de l’entre-deux guerres : comme « Le Beau Milo », nom d’une célèbre valse d’Emile Vacher, qui fut l’un des rois de l’accordéon français autrefois ; « Tout s’efface », tango qu’interprétait Rina Ketty ; ou encore « Méfie-toi de la patrouille », succès du célèbre comique de music-hall Georgius.
Chansons sentimentales ou humoristiques et truffées de jeux de mots et de mots à double sens, ces airs, sur des rythmes de valse, de java, de polka ou de de fox-trott, nous parlent d’une France d’autrefois, où l’on faisait la fête bien plus qu’aujourd’hui, et où l’on chantait et dansait pour un oui pour un nom : baptêmes, communions, mariages, anniversaires, ou simplement, repas de famille ou déjeuners sur l’herbe entre amis…

Heureusement, demeurent en France - et pas seulement à Villeneuve d’Ascq ! - des lieux, connus de quelques-uns, où l’on continue à danser, à chanter, et à faire la fête, au son de l’accordéon, comme depuis plus d'un siècle en France… Des sites comme http://site.coindesdanseurs.fr vous permettent de savoir où et quand ils se nichent, et des profs comme Pierrot la Gambille vous offrent même des cours de ces danses d’autrefois…

Ce disque vous restituera, même si vous ne bougez pas de votre fauteuil, toute la bonne humeur et le plaisir de vivre de ces moments-là… Ecoutez la valse-swing « Limace » ou le paso-doble « El Biscoto », lorsque l’accordéon s’envole en volutes folles…

http://lebeaumilo.free.fr

 


DAVID VENITUCCI & ANNICK CISARUK, La vie en vrac - EMP Musique/Universal

Et voici, continuant à faire vivre la riche tradition de l’accordéon en France, David Venittuci, qui a composé les belles musiques de textes écrits par Yanowski, et qu’interprète ici Annick Cisaruk. Chansons écrites par le poète Yanowski spécialement pour la chanteuse, et qui raconte, nous dit-il, non seulement une femme, mais les « nombreuses femmes qui l’habitent ».
Très beaux textes et musiques qui collent parfaitement à ces mots et qui les subliment : voici un album de « chansons françaises » comme on les aime, où poésie et musique se rencontrent au sommet.

Extraits de la chanson « La lettre » :

« Ma mère je m’en vais j’ai quinze ans cet automne

Et quinze ans c’est déjà la moitié d’un murmure

La moitié de trente ans qui vertement bourgeonne

A mes lèvres pressées d’escalader le mur… »

Dans « C’est la ville » :

« C’est la ville avec ses lumières

Sa floraison de réverbères

Et ses ruelles buissonnières… »

Et dans « L’amour » :

« L’amour

C’est un cerf-volant déchiré

Qui virevolte tout l’été

Au-dessus des faubourgs

Sait-on jamais au grand jamais

S’il échouera au mois de Mai.. »

http://www.davidvenitucci.fr - www.epmmusique.fr


Nadia Khouri-Dagher

n.khouri@orange.fr


 

Related Posts

MUZZIKA ! Septembre 2012

19/09/2012

mk110_set12Ce mois-ci, un coup de coeur pour la suave Susie Arioli, chanteuse de jazz canadienne d’origine italienne. Egalement à l’honneur : les fanfares italiennes, le dernier album de Goran Bregovic, et dans un tout autre style, de l’Irakien Fawzy Al-Aiedy.

MUZZIKA ! Mai 2015

14/05/2015

mai2015 mk0 110Ana Alcaide à la rencontre des musiques d’Indonésie; Bania et leurs musiques sahariennes d’Algérie; Titi Robin plongé dans le Maroc berbère; Redi Hasa et Maria Mazzotta sur les routes des pays voisins de l’Italie; Ian Balzan Dorizas et son rébétiko contemporain; les trois frères Fernandez et le...