MUZZIKA ! Novembre 2017

Coup de coeur et coup de chapeau pour les 3M - Ballaké Sissoko, Driss el Maloumi et Rajery pour leur 2ème album. Admiration pour Anouar Brahem et ses musiciens invités toujours inspirés. Le fado se renouvelle et le label ARC Music nous offre un joli florilège de se nouvelles voix féminines. Tony Gatlif est tombé amoureux du rébétiko et en fait la B.O. de son dernier film, entre Grèce et Turquie. Rocio Marquez honore la mémoire de Garcia Lorca qui le premier a valorisé le flamenco. Et Frémeaux nous offre une belle brochette de chansons exotiques rétro des années 50, entre Algérie, Amérique Latine et Italie…


Le coup de coeur de babelmed
3MA - BALLAKÉ SISSOKO/DRISS EL MALOUMI/RAJERY, Anarouz - Mad Minute Music
Nous avions été totalement enthousiasmée en entendant pour la première fois le trio 3 MA en concert, au festival Babel Méd de Marseille en 2007, et également enchantée par leur premier album, qui s’ensuivit http://www.babelmed.net/muzzika/3452-muzzika-juillet-ao-t-2008.html ). Notre ravissement reste entier avec ce deuxième disque qu’ils nous ont amoureusement concocté. 
Les 3 MA ce sont trois artistes - le Malien Ballaké Sissoko à la kora, le Marocain Driss Maloumi au ‘oud et le Malgache Rajery à la valiha - venus donc de 3 pays commençant par « MA » - et qui mêlent ensemble leurs cordes extraordinairement agiles pour nous offrir une musique tonique, claire et fraîche comme une eau de source, ou bien calme et apaisante comme une étendue de sable doux, musiciens qui invitent ici un ami marocain - Khalid Kouhen - venu chanter quelques paroles douces. 
On ressort de ce disque éclairé et purifié de l’intérieur, un vrai ravissement de l’âme. 
Un disque à s’offrir et à offrir à ses meilleurs amis, comme un magnifique cadeau ! 

 

 


 

ANOUAR BRAHEM, Blue Maqams. Avec DAVE HOLLAND, JACK DEJOHNETTE ET DJANGO BATES - ECM
Le grand Anouar Brahem nous revient, ayant comme à son habitude laissé mûrir son projet d’album plusieurs années : l’artiste prend son temps pour produire ses créations, et ne multiplie pas les apparitions en concert, privilégiant sans doute l’intériorité que requiert le travail de création et de composition au travail harassant des tournées et spectacles. 
L’album s’ouvre sur des compositions plutôt mélancoliques et tristes, mais heureusement pour nous, la tristesse est très belle en musique, surtout lorsqu’elle est transfigurée en notes de ‘oud par ce magicien d’artiste, et que l’accompagnent trois grands noms du jazz - Dave Holland à la contrebasse, Jack Dejohnette à la batterie et Django Bates au piano. 
Dans les premières plages, ces trois comparses laissent le champ libre au ‘oudiste tunisien pour qu’il nous chante sa peine, et s’il est un instrument au monde qui a su de tous temps exprimer la peine des coeurs, c’est bien le ‘oud, dont les cordes graves sonnent parfois comme des larmes sonores…
Et puis comme par enchantement, l’atmosphère change : les trois jazzmen qui l’accompagnent décident d’offrir la joie et le caractère tonique et pulsé du jazz à leur ami pour le guérir de sa mélancolie (« Bom Dia Rio ») - et Anouar Brahem se laisse volontiers embarquer dans un univers très jazz et très pulsé, lui l’artiste de l’intériorité avec cet instrument qui aime depuis toujours chanter les plaintes… 
A babelmed nous sommes inconditionnels de cet immense artiste qu’est Anouar Brahem, et qui sait à chaque nouvel album créer un univers nouveau, tout en restant lui-même. Mention spéciale ici au pianiste anglais Django Bates, dont le touché léger et subtil (écoutez « La Passante ») s’accorde parfaitement avec l’univers vaporeux et poétique du grand ‘oudiste… 

 


http://www.anouarbrahem.com/fr

 


 

QUEENS OF FADO, The next generation, ARC Music
Le label anglais ARC nous offre régulièrement, d’année en année, des disques de fado qui nous présentent une diversité d’interprètes, masculins ou féminins. Voici donc la « nouvelle génération » de fadistes, ici toutes féminines, « best-of » des meilleures voix d’aujourd’hui, et l’album est une réussite totale ! 
Dès les premières notes du premier titre, rapide et nerveux, avec ses envolées de violons synchrones et ses éclats de tambourins gitans, la nouveauté s’entend à l’oreille. Ces jeunes artistes veulent rester fidèles à l’esprit du fado, tout en le faisant évoluer - ce qui est le propre de toute musique vivante - sinon cela ne s’appellerait pas musique vivante ! 
L’on trouvera ici des fados tristes, et même très tristes, fidèles à la tradition (Gisela Joao, « Meu amigo esta longe » ; Carla Pires, «Noites perdidas ») ; des fados vifs et dansants, qui sont aussi l’un des genres traditionnels (Claudia Aurora, « Havemos de ir a Viana »). La palette des voix est très diverse aussi, avec des voix claires et aigües (Cuca Roseta) et d’autres mates et graves (Gisela Joao ou Raquel Tavares), preuve que le fado peut être chanté par tous - et toutes !
Violons et tambourins donc, mais aussi une batterie qui s’invite ici ou là, un rythme jazz sur une mélodie plus italienne que de fado (Cuca Roseta, « Amor ladrao"), un violoncelle langoureux qui s’offre de longues plages solo (Claudia Aurora, « Lua »), une chanson carrément chantée sur un rythme de bossa nova avec des paroles qui font explicitement référence au Brésil (Carla Pires, « Ha samba nas colinas de Lisboa » : la nouvelle génération de fadistes femmes élargit considérablement le chant des instruments sur lesquels se chantait traditionnellement le fado (guitares et guitares portugaises uniquement autrefois), tout comme les rythmes et les constructions musicales des compositions. Nous ne pouvons que nous réjouir de telles évolutions, preuves que le fado, cette musique que nous adorons à babelmed, se porte à merveille ! 

 


www.arcmusic.co.uk 

 


DJAM - B.O. du film de Tony Gatlif, Frémeaux & Asssociés
Le dernier film du cinéaste Tony Gatlif raconte l’histoire d’un marin vivant sur une île grecque qui envoie sa nièce acheter une pièce pour son bateau à Istanbul. Et toute la bande-son est une suite de chansons de rébétiko, cette musique qui, comme les personnages du film, oscille constamment entre Grèce et Turquie. Car le rébétiko emprunte à la fois aux rythmes de danses des Balkans, de ces danses énergiques que l’on danse en frappant du pied au sol, et aux mélodies orientales langoureuses de Turquie - et l’on peut aussi bien inverser ces phrases, car il y a des danses énergiques turques aussi et des airs grecs langoureux, tant la Grèce et la Turquie actuelles se sont fondues dans le passé, unies pendant des siècles par l’Empire ottoman qui les embrassait toutes deux. 
Comme Tony Gatlif, tombé amoureux du rébétiko qu’il a découvert en 1983 au cours d’un voyage en Turquie, nous aimons beaucoup ces chansons qui mêlent Orient et Occident, et où la mélancolie profonde d’un solo de ‘oud alterne avec des chants collectifs et joyeux faits pour accompagner des danses bien arrosées de raki dans un café populaire d’Athènes ou de Smyrne…
Le rébétiko est né au début du siècle suite au démantèlement de l’Empire ottoman et à la création de la Turquie moderne par Atatürk, et qui engendra des migrations massives de Grecs chrétiens installés en Turquie vers la Grèce, et de Turcs installés en Grèce vers la nouvelle république turque. 
Chants d’exil donc, chants populaires surtout, nés dans les tavernes et les cabarets des grands ports de la région, oui le rébétiko, qui vit toujours, incarné par une nouvelle génération d’artistes talentueux, comme Cigdem Aslan, est une musique qui vous prend aux tripes, et vous donne envie de prendre un billet très vite pour Istanbul ou Smyrne…

 


www.fremeaux.com 


 

ROCIO MARQUEZ, Firmamento - Viavox Production 
Nous avons découvert émerveillée la nouvelle étoile du flamenco Rocio Marquez au Festival « Les Suds »  à Arles il y a quelques années, et nous avions été enthousiasmée par son précédent album « El Nino » (http://www.babelmed.net/muzzika/13824-muzzika-avril-2015-.html ). Voilà la jeune artiste défrichant encore de nouvelles terres, et s’aventurant ici sur les pas du poète Garcia Lorca. 
Accompagnée par le trio justement nommé « Proyecto Lorca », qui accompagne notamment le danseur de flamenco Israel Galvan, Rocio Marquez laisse vagabonder son imagination et sa créativité - elle signe ici la totalité des compositions et la moitié des textes des chansons - pour rendre hommage au poète qui le premier au XX° siècle comprit toute la noblesse du chant flamenco, ce « chant profond » (cante jondo) que les élites espagnoles méprisaient, parce qu’il venait d’Andalousie, région pauvre et déshéritée, et qu’il était chanté et goûté par ses couches les plus pauvres, et même, voyez-vous, par les gitans…
Voilà donc un album où Rocio Marquez emmène le flamenco à la rencontre de sonorités neuves - le saxophone de Juan Jimenez évoquant parfois un tuba de fanfare, et le piano de Daniel Borrego Marente comme les percussions d’Antonio Moreno offrant des rythmes et des atmosphères très éloignés de ceux du flamenco traditionnel.
Et nous suivons Rocio Marquez sur ces chemins nouveaux, et nous savons que dans les prochaines années elle s’en ira arpenter d’autres routes encore, et revivifier encore ce chant ancestral du flamenco qui la nourrit et la fait grandir… 

 



www.rociomarquez.net

www.viavoxproduction.com 


 

CHANSONS EXOTIQUES POUR CABARETS ET MUSIC-HALLS, Rythmes orientaux et tropicaux - Paris - Juan-les-Pins-St-Tropez-Naples-Oran - Frémeaux & Associés
Nostalgiques des années 50, ou amoureux de ces années même si comme moi vous n’étiez pas encore né, vous allez être ravis ! Voilà réunies par le label français Frémeaux, qui ambitionne d’être un peu la « mémoire sonore » du monde, quelques-uns des tubes de ces années 50 où l’insouciance était reine, mais, ne l’oublions pas, où la colonisation était toujours présente en Afrique du Nord, et où les pays latino-américains vivaient sous la coupe réglée des Etats-Unis… 
Chansons à prendre avec des pincettes donc, car si, comme moi-même, vous aimerez la majorité de ces hits mondiaux de l’époque, il ne faudra pas oublier le contexte géo-politique dans lequel ils virent le jour et se diffusèrent mondialement…
Vous retrouverez donc ici Lili Boniche avec « Bambino », que reprendra avec succès Dalida des années plus tard ; Renato Carosone avec « Tu vuo fa l’Americano » ; Bob Azzam (qui n’était pas Algérien comme beaucoup croient, mais Libano-Egyptien) avec ces anciens classiques comiques qu’étaient « Fais-moi le couscous, chéri » ou « Mustapha » ; Mercel Bianchi avec « Viens à Juan-les-Pins »; Peppino de Capri avec « St Tropez Twist » ; et même Sophia Loren avec « Mambo Bacan ». 
Mambo omniprésent à cette époque, car danse et rythme popularisés par les films américains de Hollywood qui étaient diffusés dans les cinémas du monde entier… 
Etre lucide sur les conditions de production de certaines musiques n’empêche pas de les apprécier : ainsi, dans un contexte plus dramatique, les chants des esclaves noirs aux Etats-Unis autrefois ont donné des blues poignants et des musiques magnifiques… Ici il s’agit de chansons plus légères, car l’heure était alors à s’amuser, avant les déchirements et les drames de la décolonisation et avant la Révolution cubaine et les Indépendances de toute tutelle…

 



www.fremeaux.com 


 

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