Alger-Paris, et la déglingue de Sadek Aissat

 

Alger-Paris, et la déglingue de Sadek Aissat
Sadek Aissat

Par un doux après-midi de mai, dans un café de la place de la Bastille, assis de manière à absorber le moindre rayon de soleil, vêtu de son inséparable bleu Shanghai, le visage tranquille, l’œil brillant, la moustache fournie, Sadek Aissat donne l’apparence d’un homme qui a, enfin, laissé la tourmente derrière lui. Peut-être parce qu’il a fini par l’expulser, cette houle intérieure, dans son roman intitulé Je fais comme fait dans la mer le nageur, publié en Algérie en 2002 aux éditions Barzakh et récemment édité en France par les éditions de L’Aube.
Un livre, où plusieurs voix se mêlent, nues, abîmées et mélancoliques, celles d’êtres arrachés à leur terre, qui n’en finissent pas de mourir de chagrin et de quasi-folie.
Alors que ses chroniques, au label éloquent, «Café Mort», publiées tous les jeudis dans Le Matin, étaient obsédées par l’éloignement, l’auteur dit n’avoir pas voulu écrire sur l’Algérie dans «Le Nageur» parce que, «d’une part l’Algérie et ses événements étaient devenus presque un fonds de commerce et, d’autre part, c’était trop douloureux de porter ce pays comme une tortue porte sa maison sur le dos». Pour n’avoir pas parlé d’Algérie dans son roman, Sadek Aissat s’est attelé aux peines qu’elle cause à ceux qui la quittent et le résultat est une description minutieuse, patiente et hypersensible de la banlieue parisienne, des foyers Sonacotra, une immersion dans l’univers des âmes endolories des immigrés.
Il écrit: «Pour avoir longuement fréquenté le foyer Sonacotra de Sainte-Genviève-des-Bois, j’en connais bien la configuration, les visages qui le peuplent (…) ; les vieux Maghrébins cassés laissent leur peau sur le Formica des tables des cuisines collectives, et leurs rêves dans les lieux communs, les douches et les toilettes, et, la nuit, poussent leurs gémissements catarrheux de tubards, poitrinaires qui ne veulent plus rentrer chez eux car cela fait si longtemps qu’ils n’ont plus de chez eux, ils habitent leur émophtysie et l’intérieur schizophrénique des étrangers qu’ils sont devenus. Ils ont voyagé sans ceinture. (1)
Plus que l’histoire particulière des expatriés algériens, le roman de Sadek Aissat se dépasse très vite, et c’est là sa force, pour devenir un hymne douloureux aux exilés de tous les pays du monde.
On n’en saura jamais assez sur l’histoire des quelques personnages qui errent dans le récit de Aissat, sur ce qui les a fait partir, ce qui les retient, mais leur solitude, leurs peines, leurs rêves et délires sont mis à nu, décortiqués, tournés et retournés sans jamais que le récit ne devienne prévisible ou ennuyeux. L’exercice est périlleux mais Sadek Aissat le réussit, probablement parce qu’il a une connaissance intime du sujet et des mots, surtout, qui vont avec. Probablement parce qu’il a pris tout le temps d’observer, pendant de longues années, les effets de l’arrachement sur les visages de ses frères d’exil, une manière pour lui de mieux regarder dans son propre désarroi.

Alger-Paris, et la déglingue de Sadek Aissat

Sadek Aissat avait pourtant décidé, comme tant d’autres, de quitter son pays comme on choisit de sauver sa peau: sa terre natale, s’il y était resté, elle l’aurait «bouffé comme une ogresse qui mange ses petits».
Si aujourd’hui notre auteur se dit serein, plus calme, son arrivée en France, il y a treize ans, ne s’est pas fait sans heurts et fracas intérieurs. C’est un quadragénaire profondément blessé par la rupture qu’il fait avec l’expérience du militantisme politique, au sein du parti communiste algérien, qui arrive en France en 1991. «Ce qui m’a le plus déstabilisé en quittant l’Algérie», explique-t-il, «c’était la perte de mon engagement avec le parti, un engagement qui était quasi religieux, nous-mêmes militants, nous n’étions que des abstractions, nous n’existions que pour une idée, et subitement tout s’écroule, tu te retrouves sans béquilles».
La rupture avec son parti pousse ainsi ce sociologue de formation, qui n’avait jamais fait autre chose que militer pendant les dernières vingt années de sa vie, à partir d’Algérie: «je voulais couper avec l’Algérie, je voulais l’arrêter, l’annihiler, l’Algérie nous tue», dit-il en portant sa main à sa poitrine, comme s’il s’était trouvé à court de mots.
En partant, Sadek Aissat était loin de se douter que le pire l’attendait. «Je n’aurais jamais pu imaginer ce qui allait nous arriver» ; la terrifiante guerre qui s’empare du pays plonge les Algériens expatriés dans la stupeur mais aussi dans un intolérable sentiment de culpabilité: «Coupable, bien sûr que je me sentais coupable, mais, on ne peut pas ne pas se sentir coupable!» Il se laisse alors sombrer dans une tristesse sans fond qu’il accompagne et nourrit de vin et de chaabi, cette musique si chère au cœur des enfants d’Alger. «Je faisais tout pour ne pas être vu, j’étais au bord du suicide, dans les années 93-95 j’écrivais pour ne pas devenir fou», évoque-t-il aujourd’hui avec une certaine distance.
Aujourd’hui, son pays va mieux et lui avec, il le voit par exemple à son attitude vis à vis de ses deux filles: «Je ne prends plus la tête à mes gamines avec l’Algérie comme avant, car je me suis rendu compte que dans mon désir de leur transmettre leur pays, je leur passais en fait ma déglingue».
Sa déglingue, comme dit Sadek Aissat, ils sont très nombreux à l’avoir vécue mais si rares ceux qui ont su nous la livrer d’une si belle manière.

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(1) Sadek Aissat, Je fais comme fait dans la mer le nageur, (p.193), Editions Barzakh, Alger Daikha Dridi

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