Un voyage à contresens

  Un voyage à contresens Tony Gatlif est né dans une banlieue d’Alger, d’une famille de gitans andalous. A 14 ans, il quitte sa famille pour éviter un mariage arrangé, devient cireur de chaussures, apprenti - voyou, ne va pas à l’école mais au cinéma. Cette année, au festival de Cannes, il montait le tapis rouge du Grand Palais pour la présentation d’Exils, son quinzième film comme réalisateur, qui remportait, de surcroît, la palme de la meilleur réalisation. Après 43 ans d’errances et de recherches, le plus souvent dans le monde gitan et andalous, le réalisateur reprend le chemin de l’Algérie- en sens inverse- grâce à ses deux jeunes personnages Zano (Romain Duris) et Naima (Lubna Azabal).

Naima est d’origine algérienne, Zano, orphelin, est fils de pieds noirs qui ont gardés pour l’Algérie une passion tortueuse. Ils décident, au début du film, pour combattre l’ennui de partir à pieds de la banlieue parisienne pour «Al Gezair», l’Algérie. Des verts prés français aux paysages rouges de l’Andalousie, aux gens de rencontre qu’ils croisent en chemin, nos deux héros répètent telle une mélodie récitée dans un mauvais arabe, puisque aucun d’eux ne le parle vraiment, « Nahnou nemchi heta al Assima », «nous marchons vers la capitale».

Ainsi les deux voyageurs marchent dans le sens contraire de la plupart des personnes qu’ils rencontrent sur leur route : émigrés algériens, Africains qui traversent le Maroc ou l’Espagne pour rejoindre l’Europe. Une jeune Algérienne, connue dans les champs d’orangers, leur écrit une lettre de recommandation pour sa famille, à Alger, où elle dit à sa mère que ces « deux français se rendent dans la capitale algéroise pour retrouver des souvenirs ».

Chemin faisant, il apparaît que plus que des souvenirs, ce sont les blessures de leur enfance, de leur histoire familiale, sur lesquels les deux jeunes gens veulent revenir, tentant de récupérer et d’élucider les traces éparses d’un passé pour se réapproprier autrement leur identité tourmentée.

Le film, sans doute le plus autobiographique de Gatlif, ne sort pas droit de l’intellect. Le réalisateur le dit lui- même: «Le film n'est pas né d'une idée, mais du désir de me pencher sur mes propres cicatrices. Il m'a fallu 43 ans pour retourner sur la terre de mon enfance – l'Algérie – 7 000 kilomètres sur la route, en train, en voiture, en bateau, à pied et 55 000 mètres de pellicule».

Parfois, justement trop personnel pour être pleinement partagé, le film ne cherche pas à faire de politique ou d’analyse sociale, c’est plutôt un voyage musical (presque toute la bande sonore est signée Tony Gatlif), qu’accompagnent des caresses de peaux qui ont mal. Naima est d’une sensualité quasi obscène, Zano est toujours montré de dos avant de prendre une décision, un dos nu, dont la peau tressaille, comme si elle n’avait pas assez grandi, qu’elle n’était pas assez souple, pour renfermer tout ce dont le cœur se souvient.

Leur rapport à l’Algérie est totalement opposé, Zano recherche le paradis perdu que ses parents disparus ont été forcés de quitter, Naima veut retrouver une culture à laquelle elle est allergique, qu’elle a voulu refouler et dans laquelle elle ne se reconnaît plus. Alors que Zano a l’âme ouverte, Naima est agressive et provocante dans ses petites robes décolletées qui provoquent la rage des vieilles Algériennes qu’elle croise sur son passage.

Sans triomphalisme, c’est pourtant grâce à la musique et aux sensations que les deux exilés réussissent leur voyage de pacification, une catharsis aidée à bout de bras par une vieille praticienne algérienne qui utilise la transe pour combattre le mauvais œil.

L’exil, c’est métaphoriquement cette cicatrice que Naima porte sur les reins, comme s’il n’était que cette blessure irrémédiablement tracée et ancrée dans le corps. La «prêtresse» la devine et sait que le remède existe dans la transe, dans cette danse qui mène à la tachycardie et à l’arrachement des démons grâce à la spiritualité soufie.

Road movie méditerranée, Exils, rappelle que les discours s’effacent devant la musique qui donne l’énergie vitale (électro-rap-politique de Paris), rend amoureux et désespéré (flamenco de Séville), et permet de se débarrasser des démons (magnifique scène de transe et de musique cathartique soufie à Alger).

Les paroles s’annulent elles aussi devant la sensualité de Naima qui pèle une orange pour la partager avec Zano, ou va coucher avec un bel andalous tandis que Zeno est absorbé par un spectacle flamenco. La mémoire de la musique touchent les recoins les plus intimes de la personne. Gatlif la définit d’ailleurs ainsi: «La musique est quelque chose de vital. Sans elle, je crois que je serais incapable d'exister, et ce depuis que je suis tout gosse. Sans constituer le moins du monde une religion, elle représente le seul vrai lien entre les morts et les vivants, elle porte la joie, la douleur, la mélancolie et l'amour sur les sommets de l'émotion”. Catherine Cornet

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