Du bon usage des murs

 

Du bon usage des murs

Aux portes du désert, dans cette oasis où l’on vénère le savoir, l’érudition, la poésie et la grammaire, il y avait, jusqu’au début du vingtième siècle, un mur. Et il y avait dans ce mur, des fentes, des fêlures, des failles et des fissures qui faisaient une belle paronomase en [f].
Ces lézardes étaient assez profondes pour contenir des poèmes, des récits de voyage, des commentaires érudits ou des traités de grammaire.
A Nefta, il n’y avait pas de bibliothèque publique. Il y avait juste les failles du mur.
Tout lecteur qui trouvait un texte intéressant se devait de l’y déposer. Tout lecteur désireux de cheminer dans un texte intéressant pouvait venir l’emprunter aux failles du mur.
Les étudiants qui revenaient de Tunis y déposaient les meilleurs cours qu’on donnait à l’Université : théologie érudite mais aussi pages de poésie, la plus permissive.
Ceux qui revenaient du pèlerinage, prêtaient au mur des textes glanés au Caire ou à Damas.
On ramenait aussi de belles pages de Fez la féerique.
Et d’autres déposaient leur propre création.
J’imagine un poème interminable où l’auteur languit d’amour pour une femme de son Nord. Poème interminable comme la constance d’une douleur ou d’un mur interminables.
Il devait y avoir un enfer dans cette bibliothèque: traités d’amour érigeant les ébats érotiques en apologie de l’âme incarnée dans un corps angélique et des poèmes de cette tribu lointaine où on ne mourrait que d’amour.
La leçon du mur est que le savoir est un don anonyme.
La bibliothèque du mur n’est pas une institution.
Aucun maître n’y trône.
Et l’on n’est redevable qu’à son cheminement.
Tel un palmier, le savoir n’a pas besoin de tuteur.
Il suffit de longer le mur (l’arabe dit littéralement: «marcher et le mur», comme si le mur marchait, lui aussi). Et le mur longe l’oasis et le désert.
Et il faut toute une vie pour «faire» ce mur.
Lire, se lire: longer son mur. Mesurer l’étendue du désert qu’il cache, la profondeur de l’oasis qu’il protège. Jalel El Gharbi

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