Le verre voyageur

  Je suis né du feu, au pays d’Egypte. Ma mère est de glaçure, et mon père de scories ; mon être est de sable, mes enfants ont essaimé au fils du temps. J’ai subi des transformations et je me suis affiné.
Je suis le regard, inquisiteur et protecteur à la fois, des dieux et des déesses. Fondu dans des moules, et incrusté dans des bas-reliefs en bois précieux, j’ai incarné le profil divin des pharaons. Telle a été ma première expérience loin de mes parents; mais qui ne s’est pas arrêtée là, car mon chemin est long, et ma vie pleine d’aventures et de changements.
Un jour, quelqu’un a réussi à me cueillir au bout d’une tige. Une vraie innovation, que je dois aux artisans phéniciens. Elle a donné naissance au filament de verre, ancêtre des perles et des objets façonnés sur noyau. Grâce à l’ingéniosité de ces derniers, je suis devenu façonnable à chaud, j’ai pris ma liberté, je me suis fait construire mes propres fours, j’ai été doté de nouveaux outils: une nouvelle vie a commencé. J’ai revêtu mes plus beaux habits multicolores et, sur les vaisseaux phéniciens, je me suis transporté en Italie, en Grèce pour orner par exemple la couronne royale de Philippe II de Macédoine; et puis aussi à Carthage, où j’ai prospéré en ornant des colliers, été modelé sous forme de masques et d’amulettes pour servir de talisman. J’ai aussi contenu les senteurs de la Méditerranée, et j’ai parfois servi de lacrymatoire pour recueillir le chagrin de ceux qui avaient perdu un être cher. A cette époque, j’étais aussi précieux que le diamant ; j’étais le cousin de l’or et de l’argent, le protégé des prêtres et des rois. En la cité de Kerkouanne, on avait installé mon four en un endroit à part, loin de l’agitation du quartier des artisans. Ainsi ai-je habité à proximité du temple, là où l’on forgeait les métaux de grande valeur. C’est d’ailleurs en ce même endroit que, au XXe s., les archéologues m’ont retrouvé, amas de couleur turquoise à côté d’un petit tas de potasse. Cette place privilégiée, hélas, je l’ai perdue lorsque les Romains ont rasé la cité.
C’est d’ailleurs pendant l’empire romain que s’est effacée une partie de mon prestige et de ma majesté. Je suis devenu plus commun quand - par quel miracle ou quelle intuition bizarre? - un artisan anonyme du Proche-Orient a eu l’idée de me souffler jusqu’à ce que je m’arrondisse en une première boule. Incroyable ce que cette trouvaille m’a fait gagner en taille! Et quelles formes inédites j’ai du même coup conquises! Dès lors, plus rien ne pouvait m’empêcher de gagner les territoires les plus lointains et de me répandre jusque dans les maisons les plus modestes. Ainsi suis-je devenu vaisselle, bouteilles, urnes cinéraires…
Après la chute de l’Empire, j’ai voulu reprendre mes parures d’antan; l’Orient chatoyant m’a adopté avec passion, m’a teint et habillé d’or et de vives couleurs. Byzance, qui a orné ses mosaïques de tesselles en verre, Damas - qui m’est toujours resté fidèle -, et d’autres cités de l’Entre-deux-fleuves m’ont accueilli à bras ouverts pour me métamorphoser en objets peints ou dorés de toute beauté: lampes de mosquée, aspersoirs, encensoirs, fioles à parfums…
Ma beauté a subjugué jusqu’aux envahisseurs qui, tel Tamerlan, m’ont adopté, pris sous leur protection et transporté jusqu’à Samarkand. En revanche, ces conquêtes m’auront permis de découvrir et de pénétrer d’autres mondes, étranges et fascinants comme la Chine.
Il me sera aussi arrivé d’attirer l’attention de certains architectes qui utilisèrent mon éclat pour orner les murs des palais, les chamsiet et les kamariet des mosquées; mais dans ce domaine, ma gloire véritable, je ne l’ai atteinte qu’en Occident lorsque, libéré de la servitude utilitaire de l’objet, j’ai permis à la lumière d’irradier l’intérieur des cathédrales: alors je suis devenu vitrail.
Les navires vénitiens ne m’ont pas non plus oublié. Sur leur chemin, ils m’ont conduit à Torcello, puis à Murano où ils ont fait de moi une matière noble et de grande notoriété mais, hélas, au détriment de ma liberté. Ils m’ont emprisonné pendant des siècles pour exploiter toutes mes virtualités. Jamais je n’ai été travaillé avec autant de technicité, jamais je n’ai non plus atteint des formes aussi diverses: je suis devenu une vraie dentelle, j’ai redécouvert les opalines et les couleurs antiques, j’ai participé aux compositions les plus variées…
Par ma nature, je n’ai pu m’empêcher de me hasarder en des terres nouvelles, telles la Bohême, l’Angleterre ou la France. Ma matière s’est diversifiée et a épousé des styles différents : c’est ainsi que la France a fabriqué les plus belles opalines, que la Bohême a gravé mon corps de sillons géométriques, que l’Angleterre a créé un brillant cristal rehaussé d’argenterie. Même les tsars de Russie se sont intéressé à moi…Les artistes Art déco d’Europe et des Etats-Unis m’ont rappelé les techniques anciennes. Ils m’ont transformé en bijoux somptueux, vases sculptés, meubles, vitraux en verre doublé…
Aujourd’hui, je suis devenu complexe. Je ne sais plus vraiment où j’en suis ; même les machines ne m’ont pas épargné. Je suis devenu gratte-ciel, fibre, lentille, bille… Je suis même allé sur la lune!
Vous savez maintenant qui je suis! Un prêt à tout, intrépide, insaisissable; je suis tout et rien. Sadika

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