Le Caire des livres

  Le Caire des livres Je suis rue Talat Harb. Au numéro 34. Pas loin d’ici j’ai vu une grande affiche. Toute la presse égyptienne est unanime pour saluer le film de Marwan Hamed; L’Immeuble Yacoubian. Meilleur film, meilleure mise en scène, meilleur rôle masculin (Adel Imam), meilleur scénario, meilleur second rôle masculin, meilleur second rôle féminin, meilleur directeur de photographie. Le film a raflé toutes les distinctions. C’est une adaptation du roman d'Allaa El Aswany, une fresque réussie de l’Egypte actuelle. Le roman dit, entre autres, que la torture et la répression sont un terreau fertile pour le terrorisme. Pour l’auteur, membre du mouvement Kifaya (Ca suffit), il n’y a pas de tabou: ni sexualité, ni homosexualité, ni corruption, ni terrorisme. Aucune tare sociale n’est épargnée et tout se passe dans un immeuble.
Le succès du livre, du film est foudroyant.
Rhétoriquement, c’est la synecdoque qui structure le roman. Une partie pour dire le tout. Je remarque la permanence de cette aptitude de la littérature égyptienne à cadastrer la cité. Naguère, c’était Khan Al Khalili et son café devenu aujourd’hui le très chic Café Naguib Mahfouz et maintenant, c’est au tour d’un immeuble d’une artère commerçante de la cité.
Le gardien m’empêche de prendre des photos. J’insiste. Un des habitants s’en mêle et je sors avec deux clichés.
Le roman se vend comme un petit pain, rue Talhat Harb, à la librairie Madbouli qui est un haut lieu de la culture arabe. J’y arrive dans l’espoir d’y trouver quelques titres que je cherche depuis longtemps: Amrikanli. Un automne à San Francisco de Sonallah Ibrahim, les œuvres du soudanais Emir Taj Esser et d’autres ouvrages encore.
En 2003, Sonallah Ibrahim déclina de manière retentissante le Prix du Caire pour la création romanesque repoussant par là un prix décerné par «un gouvernement qui […] ne dispose d’aucune crédibilité pour le faire.» L’année d’après, il recevait le prix Ibn Rushd pour la liberté de pensée.
La librairie est un haut lieu de la vie culturelle cairote tant et si bien qu’elle fit l’objet d’un reportage diffusé sur Al Jazeera. Ici, on trouve tous les livres mis à l’indexe, et le patron est au fait de toutes les publications arabes.
Pendant des générations, le Caire nous a nourri de livres. Nous avons tous bu aux eaux du Nil, surtout à l’époque de Nasser. Et je vois couler le fleuve; il charrie des pyramides de rêves et une myriade d’étoiles comme dans la chanson de Mohamed Abdelwaheb. Le Caire des livres Je longe le Nil. Comment Maqrizi (1364-1442) a-t-il pu médire autant du Caire, lui qui a connu son âge d’or? Je me sens plus proche de Nasir Khusraw (1004- 1077). Je resterai bien trois ans au Caire, comme lui.
Hier, j’ai longuement marché dans le Caire des Fatimides, dans le Caire des Mamelouks. Cette splendeur architecturale!
La tentation cairote: se mêler à cette foule qui ne dort pas et cheminer pour le restant de ses jours.
Le Caire grouille de monde.
Nous sommes ici de partout. La poétesse Maissoun Qaqr. Son nom de rapace, la colombe de son sourire et son raffinement. Nabil Abdelfattah, sa culture et sa stature panarabe. L’homme est affable. Nous parlons peinture. Viennent des noms français, des noms égyptiens. Bien entendu le nom de L’Immeuble Yacoubian revient à plusieurs reprises dans la discussion.
Nous sommes au café Riche qui a ouvert en 1908. C’est l’escale des hommes de lettres et des artistes des années glorieuses de l’Egypte. Ici viennent les intellectuels du monde arabe: le Caire est notre cité à tous.
Si le régime égyptien a l’intelligence de laisser faire, le Caire supplantera Beyrouth dans le monde arabe du point de vue rayonnement.
Il est vrai que le régime égyptien laisse une marge importante à ses intellectuels. Ici, contrairement à maints pays arabes, on peut se faire un nom, s’exprimer aussi librement qu’on le veut. Bien que fonctionnaire de l’Etat Nabil Abdelfettah jouit d’une liberté de ton rarissime dans la région. L’avenir de la démocratie se jouera ici.
L’ouverture économique a un prix: les concessions démocratiques. Mais ce prix, le régime de Moubarak entend le payer avec des facilités, au compte-gouttes. Pourtant, il y a ici une liberté de presse qu’on ne trouvera pas ailleurs dans le monde arabe.
Le Nil est illuminé. Le Caire des livres Au musée du Caire: les shwabtis; messagers des morts dans l’autre monde sur lesquels on peut lire des fragments du Livre des Morts (chapitre VI). Les portraits du Fayoum, Ramsès II. Ce «sanctuaire» des rois de jadis. Les momies, les sculptures. Je reviens sur mes pas pour revoir les portraits du Fayoum. Je reconstitue la faune des Pharaons: les scarabées, les ibis, les chats, le loup, les lions…Voici le scribe accroupi. Pense-t-il à son confrère du musée du Louvres? Et puis voici Ka-aper, la statue dite Cheikh al-Balad dans son embonpoint paysan.
Hier, j’ai relu des passages du Livre des morts. Etonnant, ce livre. Ce n’est pas le livre des ténèbres mais plutôt celui de la lumière. C’est un livre qui pense à Râ plutôt qu’à Osiris. Livre solaire plutôt que chtonien.
Un vent de liberté souffle sur le Nil. Pourtant les femmes sont de plus en plus voilées. A Al-Azhar, je demande à un des responsables pourquoi la Sainte Mosquée se croit obligée d’interdire des livres. Je me dis que je ne perds rien à poser des questions crédules. Il ne comprend pas pourquoi je pose la question. Je lui donne l’exemple des universités de la Zeitouna (Tunis) ou de celle des Karaouines (Fès) qui n’ont jamais interdit de livres.
A al-Azhar, j’ai une pensée pour Jabarti. Je découvre avec bonheur que la mosquée comprend une galerie jabarti. J’ai également une pensée pour Taha Hussein, l’auteur des Jours. Je connais encore par cœur des phrases de sa belle prose.
A elle seule la mosquée Al-Azhar vaut le voyage. O belle oasis d’arcs et de colonnes!
Al-Azhar a quelque chose de paradisiaque. Et c’est parce que j’aime cette université que je trouve inadmissible qu’elle interdise des livres. Jalel El Gharbi
(29/01/2007)

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