Turquie-Arménie: quel travail de mémoire?

 

Turquie-Arménie: quel travail de mémoire?
G.Lekegian et Cie, Porteur d'eau

Là est la pomme de discorde : la terminologie « génocide arménien » est de plus en plus largement acceptée dans les milieux politiques occidentaux, alors que le Gouvernement turc, s’il en est venu récemment à reconnaître l’existence de douloureux événements et même de « massacres », ne saurait accepter la notion de « génocide ». Il soulève également la question des « massacres de centaines de milliers d’Ottomans par les Arméniens » dans cette période troublée.

Et pourtant, comment prendre pleinement conscience de ces mémoires occultées, tourmentées, suractivées qui continuent de se contorsionner en attendant une vraie mise en perspective de l’histoire des nations européennes? Une histoire qui saurait aussi pointer les implications de l’Europe coloniale dans l’éclatement de l’empire ottoman et des drames qui en ont découlé.

Par ailleurs, les tentatives de re-visitation de l’histoire ne sont jamais blanches comme neige, et frisent parfois la manipulation politique. C’est en effet bien en France que le sujet est le plus sensible, en raison de l’importance électorale de la communauté arménienne. Pourquoi avoir choisi cette phase délicate des négociations de l’adhésion turque à l’U.E, et l’année des élections, tant dans l’hexagone qu’en Turquie, pour légiférer en France sur ce drame ?

Et pourquoi un tel élan pour dénoncer les crimes des autres, alors que l’histoire officielle française est encore incapable de mettre au grand jour les pages de la France collaborationniste et celles des crimes et tortures qu’elle a pratiqués en Algérie et sur son propre territoire, durant la guerre de libération algérienne?

C’est en gros les arguments qui sont soulevés en Turquie où, malgré les débats enflammés, la drame arménien reste encore tabou, avec l’enfouissement et l’évitement que cela comporte d’une des pages les plus tragiques de l’histoire du 20ème siècle. Un travail turco-arménien d’historiens serait-il envisageable? Il a été proposé par le Gouvernement turc mais n’a pas été accepté par l’Arménie. Le sujet divise en effet la société turque et les progrès entre les deux gouvernements semblent difficiles à ce stade.

Comme toujours, la culture représente un angle d’approche qui pourrait faire la différence.

Toutefois, en Turquie, les références indirectes faites au passé commun des Turcs et des Arméniens par des écrivains tels que Orhan Pamuk et Elif Shafak leur ont valu des inculpations au titre de l'Article 301 du Code Pénal. Les milieux ultra-nationalistes ont proféré des menaces à leur égard, ainsi qu’envers d’autres intellectuels. Le 19 janvier 2007 le journaliste turc d’origine arménienne HranK Dink a été assassiné et des milieux ultra-nationalistes s’en sont félicité, bien que par ailleurs des milliers de Turcs soient descendus dans les rues d’Istanbul le jour de ses funérailles pour défendre la liberté d’expression et la tolérance.

Au mois d’avril, sera publié en français le récit de la romancière turque Elif Shafak, Le bâtard d'Istanbul, déjà paru en Turquie et aux Etats-Unis. Celui-ci retrace l'histoire de la Turquie à travers celles, entremêlées, de deux familles, l'une turque à Istanbul, l'autre arménienne-américaine en Arizona. Leurs liens, qui se révèlent tout au long du roman, remontent à la période douloureuse des déportations et massacres d'Arméniens en Turquie en 1915.

Turquie-Arménie: quel travail de mémoire?

Une belle exposition sur «L’orient des photographes arméniens» se tiendra jusqu’au 1er avril à l’IMA à Paris, tandis qu’une conférence en marge interrogera les relations entre Arabes et Arméniens. D’autres institutions - maisons d’édition, musées, fondations, etc. - se sont également associés à cette année culturelle de l’Arménie proposé par le gouvernement français, qui a également décidé une "année de la Turquie" pour 2009.

Le bédéiste Farid Boudjellal (1) traite aussi à sa façon du génocide arménien en rendant un bel hommage à sa grand-mère: Marie Caramanian dont le destin et le périple méditerranéen se confond avec le drame arménien. Mémé d’Arménie est un magnifique petit livre en image qui a le grand mérite d’entrer dans l’histoire du peuple arménien par la petite porte de l’histoire familiale. Pourquoi les victimes des génocides ne peuvent mettre des mots sur les horreurs qu’elles ont vécues et demeurent-elles enfermées à vie dans la prison d’un impossible deuil? interroge de manière indirect cette bd tout en finesse.

A travers les images et les mots de cet album se glissent aussi d’autres messages pour surmonter les blessures de l’histoire: celui du pardon évoqué par Marie qui est croyante, celui du respect de la diversité. En effet, il est possible de vivre dans une même famille avec plusieurs religions, et des origines diverses en se nourrissant précisément de cette richesse. C’est en tous cas l’histoire de la famille de Farid Boudjellal(2), et n’est-ce d’ailleurs pas le lot de bien des Méditerranéens?

Turquie-Arménie: quel travail de mémoire?

Cinéma enfin avec le film des frères Taviani qui vient de sortir dans les salles de la péninsule. “La masseria delle allodole” raconte l’histoire d’une famille arménienne dont les membres seront massacrés à l’exception de la mère et de ses trois enfants qui survivent à la déportation, sauvés à Alep par leurs serviteurs. Le film montre comment tous les hommes arméniens sont systématiquement massacrés par l'Organisation spéciale, une sorte de milice moderne dépendant directement et exclusivement du Comité Union et Progrès, qu'aucune institution gouvernementale ne peut réellement controler. Les femmes et les enfants sont, eux, condamnés à la déportation, le plus souvent à la mort lente dans le désert qui les mène à Alep, ou jusqu'à Deir ez Zhor. Avec cette fresque arménienne, les Taviani ne signent pas leur meilleur film. Bien qu’il sache pointer la complexité de la Turquie de 1915 - par exemple, les massacres sont le fait d’ultra-nationalistes qui prennent les commandes de l’armée et non pas de tous les militaires turcs- le film reste cependant assez superficiel, et on est en droit de lui reprocher des maladresses.

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(1) Lire le portrait de Farid Boudjellal sur:
www.acam-france.org
(2) Lire aussi Mémé d’Arménie par Farid Boudjellal:
nebulleuse.over-blog.net
________________________________________________________________ Nathalie Galesne
(30/03/2007)

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