Poésie et révolution


« De pharaons, il n’y en aura plus »
« Lorsqu’un peuple veut vivre, force est pour le destin de répondre » : le premier vers du célèbre poème du Tunisien Abul Qasim al-Chabbi a, partout dans le monde arabe, accompagné les révolutions. Au Caire, sa métrique solennelle résonnait avec les rimes légères de chansons patriotiques ressuscitées pour l’occasion : Ô mon pays, mon pays, ô toi le plus beau des pays (poème de Mohamed Hamza chanté par Shadia), ou encore Une photo du peuple heureux sous l’étendard de la victoire (vers de Salah Jahin chantés par Abdel Halim Hafez –célèbre duo de la période nassérienne). On les connaissait par cœur, elles étaient passées à la télévision ad nauseam, et pourtant, on a retrouvé un goût nouveau à ces mélodies, en phase avec l’unanimité révolutionnaire de Tahrir, les jours où la place vibrait du poids des milyuniyyat, ces imposants rassemblements de millions de manifestants, qui rythment la vie en Egypte depuis le 25 janvier 2011.



Aujourd’hui, alors que de nouvelles batailles s’annoncent, ce sont des vers plus subversifs qu’on reprend : « Un, deux, où est l’armée arabe, un, deux, où est l’armée arabe : l’armée arabe en Egypte habite à Madinat Nasr, mange, boit et se réveille au Asr [l’après-midi]. » Ces vers ironiques de Mohamad Bahgat sont chantés par Rami Esam, « le chanteur de la révolution », à un moment où la police militaire réprime les manifestations post-Moubarak. Ils font écho à ceux d’Ahmed Fouad Nigm, mis en mélodie par cheikh Imam, icône de la contestation de gauche arabe dans les années soixante-dix. En 1972, les étudiants qui occupaient la même place pour protester contre l’apathie de l’Etat égyptien face à la politique expansionniste d’Israël scandaient déjà ses vers: « Ouvriers, étudiants et paysans ! Notre heure a sonné, nous avons entamé la lutte, empruntons le chemin du non retour et la victoire sera à la portée de nos yeux ». En 2011, Nigm récite enfin ses poèmes devant un public effectivement mobilisé pour atteindre cette victoire qu’il avait si longtemps chantée.
La poésie dialectale égyptienne, genre traditionnellement subversif, épouse à merveille « l’âme de Tahrir ». Comment imaginer inspiration plus fertile que les milliers de slogans improvisés dans un esprit de fronde révolutionnaire ? Tamim al-Barghouti, versificateur virtuose en arabe classique couronné « Prince des Poètes » à l’issue d’une joute télévisée de grande audience, a ainsi retrouvé son éloquence créatrice dans une ode au « peuple d’Egypte », celui qui « à tant de pharaons et de pharaonnes a déjà infligé des corrections ». Exprimant son amertume d’avoir été plusieurs fois expulsé du pays pour cause de « troubles à l’ordre public » –de père palestinien, sa mère égyptienne ne peut lui transmettre la nationalité - il a dit sa douleur d’être arrivé trop tard pour pourvoir affronter avec ses amis les balles des snipers. Et de conclure : « Ce royaume, on y a droit/ de pharaons, il n’y en aura plus /Fais la fête, ne dis pas je m’arrête/Cette révolution, c’est un début, comme l’Hégire, comme la naissance de Jésus ».

 


 

 

Dina Heshmat
(23/06/2011)

 

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